Dans « Balestra », Marie Molliens explore les affres du monde pour sublimer ce qu’il en reste et nous inspirer dans un élan collectif énergisant. Un spectacle vibrant porté par la flamme d’une génération en plein envol, la 34e promotion du Centre National des Arts du Cirque (CNAC).
Chaque année, cette prestigieuse école propose à un artiste reconnu de mettre en scène le spectacle de la promotion sortante, une grande forme présentée à Châlons-en-Champagne, précisément là où a eu lieu son baptême de feu, avant l’espace Chapiteaux de la Villette, puis une tournée nationale conséquente. C’est Marie Molliens, à la tête de la compagnie Rasposo, qui a eu cet honneur.
Aboutissement d’une formation préparant à l’évolution des pratiques et véritable tremplin professionnel, le spectacle doit être à la hauteur du CNAC, qui a contribué, depuis sa création, en 1985, au développement en France de cette discipline. Justement, depuis plus de dix ans, Marie Molliens participe au renouvellement des esthétiques. Quelle chance pour ces étudiants de se faire accompagner par cette autrice à l’univers si singulier ! Balestra est marqué par son empreinte : liens tissés entre cirque et théâtre, détournement des archétypes, onirisme, grâce charnelle, musique live…

Le soleil a rendez-vous avec la lune
Comme plongés au cœur des ténèbres, on distingue des pierrots aux teints blafards. Après Oraison, spectacle toujours en tournée (lire notre critique), dans lequel Marie Molliens revisite la figure du clown blanc, serait-ce un nouveau clin d’œil à une espèce en voie de disparition ? Pierrot incarne surtout l’inachevé, homme ou femme, adulte ou enfant, sot ou léger, grave ou poétique, lunaire ou lumineux.
Le temps que le mystère du premier tableau se dissipe et nous sommes projetés dans le chaos. Entre menaces et recompositions, nous voilà bientôt happés par une grande fête païenne ! En mouvement, les moribonds se sont en effet libérés de leurs oripeaux et ont trouvé leur place, ensemble mais plus guère formatés. De cette majorité silencieuse et docile, ont peu à peu émergé des figures expressives, sinon tonitruantes. D’exaltés, ils sont devenus épanouis. Le choc des rencontres.
Dystopie non dénuée de lueurs
La metteuse en scène dévoile ses intentions : il s’agit de « l’expression charnelle, voire organique, d’une éclosion impatiente, mais aussi le réveil de leur génération et l’espoir « d’une genèse qui leur appartient », l’aspiration à une renaissance, un soulèvement, une rage, un Printemps. Venus et Mars. » D’ailleurs, le titre est tiré d’un terme lié à l’escrime (la balestra est une figure d’attaque qui a pour but de provoquer un changement de rythme chez l’adversaire). Ces protagonistes prennent-ils les armes pour lutter contre l’accélération des crises ? Après l’abattement : l’éveil, la révolte et la résurrection, donc. Reste un seul Pierrot qui regagne la lune, astre symbolisant le passage de la vie à la mort (et vice versa). Le temps est compté mais il y a de l’espoir…
Le spectacle est nourri par l’apport de tous. Marie Molliens a écouté chaque étudiant, leur vision du monde, leurs colères, leurs angoisses, leurs rêves. Quête d’identité, appartenance à un groupe, menaces écologiques, rapports à autrui et à la nature sont au centre de leurs préoccupations. Enfant de la balle, la voltigeuse et fildefériste aguerrie aime aussi jouer avec les codes du cirque traditionnel : la DévORée interrogeait l’icône de la femme de cirque ; ici, Pierrot incarne la fin d’un monde, non sans mélancolie.
Puissance métaphorique, théâtralité revendiquée, jeux sur les contrastes, sa vision est d’une infinie poésie. L’esthétique d’ensemble, la qualité dramaturgique et l’art des transitions participent à la réussite du spectacle. Mais l’aspect performatif du cirque n’est pas pour autant éludé au profit des émotions.
Chute ou envol ?
Lieu de conflit et de solidarité, la piste est formidablement habitée. Mouvements de groupe épars où se cristallisent les tensions et rites expiatoires magnifiquement chorégraphiés animent le chapiteau au rythme, électrique, de la musique. Tantôt dans la pénombre, tantôt dans la lumière, les interprètes évoluent sur tous les plans, prennent de la hauteur, débordent du cercle, utilisent la scène sur le côté, où ils viennent aussi tâter de l’instrument, chanter, hurler.
Entre ambiances crépusculaires et incandescences, les éclairages sont sublimes, avec des trouvailles comme ce projecteur imposant et mobile à l’opposé de l’espace réservé à la lune. Repère indéfectible, ce soleil aux allures de soucoupe volante capte les attentions des protagonistes à la dérive, inspire aussi. D’ailleurs, une créature finit par advenir, comme sortie de sa chrysalide.
Enfin, pour la cie Rasposo, la présence animale va de soi. Craquante, et même vénérée, la biquette Chips en impose. La jeune génération craignait l’exploitation de la bête. C’est la complicité qui l’emporte. Comme quoi toutes les lignes peuvent bouger.
Et le cirque dans tout ça ?
Valoriser le talent de chacun dans sa discipline de prédilection (ici des numéros de roue allemande, corde lisse, trapèze volant, mât chinois…), tout en faisant œuvre collective et véritable acte artistique, est un exercice délicat. D’autant plus que le cirque contemporain tend généralement à gommer les « spécimens » au profit du groupe. Le sujet de Balestra n’invite-t-il pas les interprètes à s’élancer ensemble pour faire autrement ?
Normal, donc, que les séquences chorales prennent autant de place. Tout en délicatesse, Marie Molliens a dû faire au mieux pour mettre en lumière le travail de chacun, à partir des propositions et niveaux techniques respectifs. Il en ressort le jonglage atypique de Julien Ladenburger : le choix du matériau (des éponges) et le contexte (un sol savonneux) y sont pour beaucoup. L’artiste développe aussi un jonglage nerveux et expressif, génialement déstructuré, grâce à des impulsions gestuelles rapides et précises. Mouvement et acrobatie sont en parfaite osmose. On n’a jamais vu ça !
Autre coup de cœur pour Marisol Lucht, dont le numéro à la roue Cyr est bluffant. Tout à la fois ancrée et aérienne, elle partage une sensation de légèreté et de liberté hallucinante. Quelle grâce ! Les numéros d’acrodanse (Tomás Denis et Yann Gilbert) et de bascule coréenne sont aussi très réussis. Quant au numéro sur la corde tendue, en feu (Matiss Nourly), il est extraordinaire ! De manière générale, l’urgence de créer décuple les forces, malgré les agrès en flamme. Que de belles images !
L’engagement de ces jeunes est vraiment réconfortant. Cet élan collectif galvanise les troupes. Comme le disait Ariane Mnouchkine, du Théâtre du Soleil, citée dans la note d’intentions : au-delà du désespoir, « ils ont une jeunesse à inventer et à vivre ». Surtout, qu’ils prennent bien leur temps, en dépit du feu.
Balestra, de la 34e promotion du CNAC, mis en scène par Marie Molliens, Cie Rasposo, du 25 janvier au 19 février à La Villette – Espace Chapiteaux.