Cette interview est publiée dans ARTCENA — Le Bulletin dans le cadre du partenariat ARTCENA / Mouvement autour des Grands Prix de Littérature dramatique

Partager
Imprimer
Date de publication15 janvier 2019

Des Héros pleins de vibrations

Entretien avec Jean Cagnard
par Magazine Mouvement, Propos recueillis par Thomas Ancona-Léger (ARTCENA - Le Bulletin n°10, Janvier 2019)
Théâtre
GRAND ANGLE

Avec Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face, Jean Cagnard jette un éclairage à la fois cru et poétique sur l’intimité d’un centre thérapeutique pour toxicomane. L’auteur a reçu le Grand prix de littérature dramatique 2018 sous l’égide d’ARTCENA. Le magazine Mouvement, partenaire média de l’événement, a souhaité rencontrer le lauréat et revenir avec lui sur son texte qui dépeint un univers en équilibre instable.

[Mouvement] : Pour réaliser votre livre, vous vous êtes immergé dans le quotidien d’un centre thérapeutique pour toxicomane, comment s’est passé votre intégration dans cette institution ? 

[Jean Cagnard] : Il y a quelques années, ce même centre avait voulu travailler avec un cinéaste, mais la caméra s’est au final révélée trop intrusive. Un auteur leur paraissait plus discret, plus inoffensif. J’ai donc été invité à venir écrire sans pour autant devoir faire d’ateliers d’écriture ou de théâtre. Dans un premier temps, je suis resté une semaine et j’ai écrit des textes que j’ai ensuite lus aux résidents et aux éducateurs. Ça les a convaincus et on a décidé de continuer durant ces six mois où j’ai partagé leurs vies à hauteur de deux ou trois heures par semaine. 

[M.] : En tant qu’auteur, avez-vous été accepté facilement ?

[J. C.] : Je ne connaissais pas du tout cet univers et je me demandais vraiment dans quel monde redoutable j’allais pénétrer. Mais les toxicomanes étaient plutôt contents de ma présence, de l’intérêt qu’on leur portait. Et puis comme je ne participais pas aux conversations formelles, chacun était libre de venir me parler ou pas. Au départ, j’avais du mal avec le mot « toxicomane », je ne savais même pas si je devais le prononcer. Mais un jour, l’un d’eux m’a demandé si c’était la première fois que je travaillais avec des « toxicos ». Le fait qu’il le prononce lui-même m’a complètement délivré. Avec les éducateurs, cela s’est avéré un peu plus compliqué mais je crois que c’était ce que cherchait la directrice du centre : que ma présence fasse un peu bouger les frontières. 

[M.] : Ces séances d’observations se sont déroulées entre 2009 et 2010, pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire votre livre ? 

[J. C.] : Je n’arrivais pas à trouver la bonne distance d’écriture, j’étais trop impliqué. C’était très fort, très chargé et j’avais lié des liens particuliers avec certaines personnes. Il m’aura fallu cinq versions et huit ans pour me dégager de ce rapport affectif et émotionnel. On pense qu’avec le temps et les années, la distance se créée d’elle-même, mais ce n’est qu’en écrivant que l’on s’en rend véritablement compte. 

[M.] : Votre texte est une succession de petites scénettes, sans réel fil narratif conducteur où votre position d’observateur n’apparaît pas. Pourquoi avoir choisi ce mode d’écriture morcelé ? 

[J. C.] : Je pense que l’auteur n’a rien à faire dans son texte, même s’il arrive parfois qu’il laisse des petits morceaux de lui qui n’ont rien à voir avec ce qu’il veut raconter. Mon écriture prenait des formes différentes en fonction de ce que je voyais, mais en général, je procède de manière assez intuitive. Et de toute façon, j’aime mélanger les genres, la prose et le dialogue, la poésie ou le théâtre. Cela dit, s’il n’y a pas d’histoire à proprement parler, cette succession de tableaux finit par dépeindre un paysage particulier. 

[M.] : Ce paysage fragmenté fait écho à la psyché un peu chaotique des résidents tels que vous les présentez. 

[J. C.] : Oui, c’est exactement ça. Mais je ne crois pas que c’était volontaire. La vie des toxicomanes dans ce genre d’institution est assez imprévue. En fonction des jours, ils peuvent être dans des états complètement différents. On sent une forme de tension permanente avec cette question qui plane : « Est-ce que je vais m’en sortir ? ». Chaque minute est une lutte, et en plus de se libérer du produit, ils doivent faire face à des histoires personnelles très compliquées. C’est dans ce sens que je les ai trouvés courageux, car la vie ne leur laisse aucun répit. Des héros pleins de vibrations, capables de basculer d’un moment à l’autre, et pas toujours du bon côté. 

[Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face de Jean Cagnard, Éditions Espace 34, Les Matelles, Août 2017. Lauréat du Grand Prix de Littérature dramatique 2018.]
 

Magazine Mouvement
Depuis 1995, Mouvement est la seule revue consacrée à toutes les facettes de la création contemporaine : analyses et reportages, entretiens et cartes blanches confiées à des artistes, qualité iconographique, sélection d'événements culturels, avec l'indépendance de ton qui la caractérise. ...