Cette interview est publiée dans ARTCENA - Le Bulletin dans le cadre du partenariat ARTCENA / Mouvement autour des Grands Prix de Littérature dramatique

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Date de publication15 janvier 2019

Fable sociale et conte d’amours enfantines

Entretien avec Fabrice Melquiot
par Magazine Mouvement, propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier (ARTCENA - Le Bulletin n°10, janvier 2019
Théâtre
GRAND ANGLE

Avec Les Séparables, à la fois tragédie, conte et fable sociale, Fabrice Melquiot s’est immergé dans le quotidien d’une école primaire. L’auteur a reçu le Grand prix de littérature dramatique 2018 (section jeunesse) sous l’égide d’ARTCENA. Le magazine Mouvement, partenaire média de l’événement, a souhaité rencontrer le lauréat et revenir avec lui sur son texte qui érige le social comme genèse de la création au théâtre. 

[Mouvement] : Les Séparables dresse en filigrane un certain portrait de la société française contemporaine : des classes moyennes / basses, multiethniques, traversées par des tensions identitaires. Comment vous êtes-vous documenté ?

[Fabrice Melquiot] : La pièce est née d’une sorte d’enquête que j’ai réalisé un peu malgré moi dans une école maternelle et primaire – celle de ma fille. Les Séparables a poussé après des mois d’observation et d’immersion dans les réalités de ces enfants mais aussi des parents que je pouvais y croiser. Une pièce apparaît toujours de manière indistincte : c’est d’abord un vrac d’impressions, de sensations, de souvenirs, de lectures… Au fil de petits événements traumatiques, des embryons de situations, quelques répliques, des fantômes de personnages finissent par émerger. 

[M.] : Le livre s’ouvre avec une référence directe à Roméo et Juliette. En quoi le genre de la tragédie s’adresse-t-il aux enfants ? 

[F. M.] : C’est en commençant à travailler sur la pièce que j’ai fait le rapprochement avec celle de Shakespeare. Roméo et Juliette sont de formidables personnages mais il faut qu’on puisse en proposer des sortes de doubles pour que les enfants puissent les appréhender comme un ou une amie possible. Ça fait 100 ans qu’on fait du théâtre avec et pour les enfants, depuis l’animation théâtrale jusqu’au jour, à partir des années 1970, où l’enfant s’est imposé comme un personnage sur scène. Aujourd’hui, il s’agit d’écrire depuis l’enfance et non pas « pour », de considérer que l’enfance peut être un des cœurs battants de la recherche artistique. Le théâtre français jeunesse n’est pas voué à des univers merveilleux et magiques : on peut confronter les jeunes spectateurs à des réalités sociales qu’ils connaissent, leur offrir un véritable miroir du monde et du temps qu’ils vivent – et ça n’est pas incompatible avec une forme de magie. Il n’y a pas de réel tabou si ce n’est que quand on s’adresse à la jeunesse on ne peut pas imposer une représentation désespérée du monde. 

[M.] : Au début de la pièce, vous faites dire à Victor « Pas besoin du Petit Poucet ni du Chaperon Rouge pour savoir que je suis perdu dans la forêt ». Le conte, c’est dépassé ? 

[F. M.] : J’aime beaucoup la structure des contes mais en tant qu’écrivain, je crois qu’on a aussi la responsabilité de constituer une mythologie enfantine contemporaine, d’avoir cette ambition naïve de créer des créatures et des personnages d’aujourd’hui qui s’inscriront à leur tour dans la durée et deviendront des identités d’emprunt potentielles, lesquelles sont déterminantes dans la construction personnelle et sociale de l’enfant et de l’adolescent. Le théâtre peut permettre de les multiplier et rappeler qu’il existe aussi une identité poétique qui embrasse à la fois les identités personnelle, sociale et d’emprunt. Je crois que les auteurs « jeunesse » se sont affranchis des velléités pédagogiques. On n’est pas là pour apprendre aux enfants à bien penser, ni pour participer à leur éducation. Les artistes sont peut-être ceux qui ont décidé d’entretenir cette identité poétique et de la rendre la plus active possible en s’appuyant sur un système référentiel, qu’il s’agisse de films, pièces de théâtre, peintures, etc. 

[M.] : On observe tout de même des incursions du merveilleux dans la pièce. Comment pensez-vous l’articulation du conte et de la fable sociale ? 

[F. M.] : Intégrer des personnages archétypaux dans un contexte social marqué les entoure d’une lumière nouvelle, comme s’ils apparaissaient pour la première fois. Il y a un personnage qui contient peut-être tout ce que je peux écrire : le héros de Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac. Un texte incroyable mis en scène par Antonin Artaud et qui n’est pas du tout destiné à la jeunesse. Victor est un personnage de 9 ans [qui décide de se suicider pour ne pas devenir adulte - Nda] qui représente pour moi l’« enfant évolueur-révolutionnaire » dont parlait Walter Benjamin et présent chez Elsa Morante dans Le monde sauvé par les gamins. On a besoin de ces grandes références pour bien situer la filiation dans laquelle se trouvent les auteurs de théâtre jeunesse contemporains. Il y a malheureusement encore trop de gens qui pensent que théâtre pour enfant ça veut dire divertissement. Or, on y trouve une grande aspiration poétique mêlée à des enjeux politiques actuels qui permettent aux enfants de constituer leur identité de citoyen. 

[M.] : L’univers des adultes apparaît comme brutal et bourré de préjugés. Finalement, s ’il devait y avoir une morale à votre histoire, elle s’adresserait plutôt aux adultes. Comment appréhendez-vous le « public jeunesse » ? 

[F. M. ] : L ’une des lectures de la pièce est réservée aux adultes, bien sûr, c’est même l’un des enjeux. Le terme « jeune public » me paraît trop restrictif. Face à ces pièces, les adultes ne sont pas seulement des accompagnateurs mais bel et bien des spectateurs. Il s’agit d’une forme qui ambitionne de donner une définition du théâtre populaire – et chaque pièce en est une –, au sens où elle n ’exclut personne de l ’assemblée. D’autre part, les enfants subissent une forme de déterminisme, une vision de l ’autre imposée par les parents. Les Séparables pointe du doigt la stigmatisation, la peur de l ’autre, le repli sur soi, en France comme dans toute l’Europe. Et cette menace peut constituer un héritage que l ’on transmet aux enfants - les parents de Romain dans la pièce le font tout à fait consciemment. Pour moi, cette pièce est une manière de ne pas reculer devant le contexte social de la France actuelle, sans tomber non plus dans la caricature. Ça n’est pas anodin que des familles musulmanes, parents comme enfants, disent « Ça fait du bien de se sentir représenté sur scène » à la fin d ’une représentation. Je n’ai pas écrit la pièce pour ça, mais à force d ’être cogné au réel et à ses blessures, il faut bien en faire quelque chose, lui donner une forme. Une pièce de théâtre est dérisoire, on ne va pas changer le monde, mais peut être qu ’on peut soudain orienter le regard d ’un enfant ou d ’un adulte sur le théâtre, sur lui-même ou sur l’autre. 

[Les Séparables de Fabrice Melquiot, Éditions L’Arche, Paris, septembre 2017. Lauréat du Grand Prix de Littérature dramatique jeunesse 2018.]

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