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Date de publication15 janvier 2019

La Coopérative pour l’éducation par l’art en chantier

par Emmanuel Wallon , publié dans "ARTCENA - Le Bulletin n°10" (Janvier 2019)
Théâtre Cirque Arts de la rue
OPINION

En dépit d’un engagement politique et institutionnel évident, l’enjeu du développement de l’éducation artistique et culturelle ne sauraient se passer de l’intervention et l’implication des praticiens. C’est le constat réalisé par des structures représentatives d’une grande variété de champs de l’art qui envisagent, dès 2018, la création d’une Coopérative pour l’éducation par l’art, comme le rapporte Emmanuel Wallon. 

Pas moins de cinq ministres de la Culture se sont succédés depuis 2012. S’il existe un point sur lequel l’actuel titulaire du poste peut converger avec les quatre femmes qui l’ont précédé, c’est bien la priorité accordée au développement de l’éducation artistique pour tous, de l’âge le plus tendre jusqu’au plus mûr. Leurs collègues en charge de l’Éducation nationale y ont fait écho avec plus ou moins de zèle et de conviction. Emmanuel Macron n’a pas, sur cet article, dévié des professions de foi de son prédécesseur, François Hollande, qui avait promis le lancement d’un plan national pour l’étendre de la maternelle à l’université, dans l’espoir de désamorcer, autant que faire se peut, les mécanismes de reproduction des inégalités culturelles au cœur du système scolaire. 

À cette fin, l’expérience esthétique doit se décliner dans ses trois dimensions : rencontre avec les œuvres et leurs auteurs, pratique individuelle et collective, acquisition de connaissances et d’instruments de jugement. Le thème éculé de la démocratisation des arts puise une nouvelle jeunesse dans cette ambition, mais c’est d’abord d’investissement des énergies et des désirs dans les apprentissages, donc de rénovation pédagogique qu’il est question. 

En dépit des progrès enregistrés dans les textes et les dispositifs, force est de constater que les actes administratifs et les arbitrages budgétaires n’ont pas été à la mesure de l’enjeu. Les sommes allouées par les ministères compétents aux projets montés en partenariat entre artistes et enseignants, avec le fréquent concours de médiateurs, restent très insuffisantes au regard des besoins que supposeraient la mise en place de parcours d’éducation artistique et culturelle (EAC) au bénéfice de l’ensemble des élèves du primaire, du secondaire et du supérieur. La collaboration des rectorats avec les directions régionales des affaires culturelles s’avère tributaire de contingences multiples. Indispensable à la coordination des acteurs locaux, la coopération entre l’État et les collectivités territoriales laisse autant à désirer que celle de ces dernières entre elles. Si l’implication des équipes artistiques et des établissements culturels s’intensifie, la mobilisation des ressources pédagogiques marque le pas, malgré les efforts du Réseau Canopé, sous tutelle de la rue de Grenelle, et les initiatives des pôles nationaux de ressource déployés dans les différentes disciplines (notamment celles du spectacle vivant) à travers le pays. 
Si bien intentionnées soient-elles, les déclarations interministérielles et les délibérations du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle (HCEAC) – instance consultative – ne sauraient à elles seules résoudre une série de problèmes qui réclament l’intervention des praticiens. C’est le constat auquel est parvenue une vingtaine de structures de toutes tailles, représentatives d’une grande variété de champs de l’art (littérature, théâtre, danse, arts de la rue, conte, musique et opéra, cinéma, musées…), dont plusieurs sont également engagées dans le dialogue arts-sciences. À l’instigation de la Maison des écrivains et de la littérature (MÉL) et du collectif « Pour l’éducation, par l’art » (groupe informel d’une quinzaine d’artistes, d’universitaires et de responsables associatifs, créé en 2012), leurs responsables se sont réunis les 21 septembre et 14 décembre 2018 dans les locaux hospitaliers des Tréteaux de France à Aubervilliers. Lieux publics et ARTCENA en étaient, de même que le Centre national de la danse (CND), la Réunion des opéras de France (ROF), la Cinémathèque française ou encore l’Agence livre, cinéma et audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine (ALCA). Les pôles nationaux du cirque et des arts plastiques manquent encore à l’appel. Une troisième réunion s’annonce le 21 février à la Maison du geste et de l’image (MCI) de Paris. 

Au menu, la perspective de créer ensemble une Coopérative pour l’éducation par l’art. Comme le stipulait la lettre d’invitation, cette « allègre entreprise […], fondée sur la base du volontariat, respecterait la spécificité de chaque discipline et l’indépendance de toutes les structures adhérentes, mais s’efforcerait de mettre leurs expériences en partage ». La forme juridique, les moyens financiers et le mode de fonctionnement sont encore en pointillé, mais les premiers coopérateurs, qui appellent d’autres établissements à les rejoindre, se sont déjà répartis en trois «groupes de projet » pour avancer dans des réalisations concrètes. 

Autour de la MÉL, le premier doit mener de front une réflexion sur les langages de l’éducation artistique et sur la structuration de la coopérative, en vue de rédiger un projet de déclaration commune. Le deuxième, animé par la ROF et ARTCENA, s’attelle à la complexe architecture des ressources en ligne, afin de les rendre à la fois plus accessibles et lisibles aux porteurs de projets d’EAC, en bonne intelligence avec le Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture et les concepteurs de l’application Adage, déployée par l’académie de Versailles. Le troisième enfin, porté par les Tréteaux de France, doit susciter des propositions de formations croisées, confrontant enseignants, artistes et médiateurs de plusieurs disciplines dans des stages de réalisation avec des jeunes (et moins jeunes) amateurs. À suivre : le chantier coopératif ne fait que démarrer. 
 

Emmanuel Wallon
Professeur à l’Université Paris Nanterre, membre du collectif «Pour l’éducation, par l’art ». ...