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Date de publication03 juin 2019
© Alexander Karelin / LetterAltura.it

"Le sommet est une voie sans issue"

Réflexions d'Antoine Le Menestrel sur la danse verticale
Arts de la rue
Opinion

Dans le cadre de l'événement La Danse Verticale en Kit, deux tables rondes étaient proposées : « L’ascension de la danse verticale, de ses origines à des hybridations avec d’autres arts contemporains, jusqu’à ses croisements avec des problématiques sociétales » et « Peut-on parler d’une esthétique de franchissement ? ». À cette occasion, le chorégraphe et danseur de façade Antoine Le Menestrel nous fait part de ses réflexions sur ces thématiques et de sa vision de cette discipline artistique. Il nous a remis l'intégralité de ses réflexions, que nous proposons ici à la lecture sous la forme d'une « Opinion ».

J’ai 54 ans et je grimpe depuis 55 ans, l’escalade je suis tombé dedans quand j’étais petit. 

Je descends de mes ancêtres. Avec mes ascendants je remonte à mes origines : Spiderman c’est mon frangin américain,  mon grand-père Tarzan m'a appris à voltiger et Lloyd m'a fait rire en grimpant, le Père Noël m'a appris à raconter des histoires que tout le monde croit, Romero  grimpe avec « les ailes légères de l'amour » au balcon pour rejoindre sa bien-aimée, le Christ c’est le grimpeur le plus malin que je connaisse, il est descendu sur Terre, puis il est remonté au ciel et Zeus qui trône au sommet de l’Olympe est descendu sur Terre pour violer les femmes.

Oui, toutes ces histoires peuplent le territoire imaginaire du Haut. Ces histoires de haut et de bas sont pour moi aux origines de nos pratiques.

C’est en ouvrant des voies d'escalade pour les compétitions que je me suis senti chorégraphe. J’ai tracé des parcours dont les compétiteurs révèlent les mouvements, j'ai inventé des règles pour mettre en scène la recherche du meilleur. La compétition et un spectacle.

Lorsque que j'ai commencé en 1986, il y avait déjà Patrick Berhault qui faisait de la danse escalade. Mais dans le milieu de la culture cette dénomination était trop sportive. La danse verticale est née avec la compagnie Roc In Lichen. C'était une danse avec des prises sur un décor. N'oublions pas les spéléos du Vercors et la danse voltige avec Olivier Farge.

La notion de risque

Le risque est vital. Ma pratique est liée au risque, je suis très souvent en solo dans mes spectacles. Mais si je prends trop de risque, cela devient dangereux. Je trouve cela indécent de proposer un spectacle dangereux. Je suis dans l'évaluation du risque. Je mets 40% dans la réalisation du mouvement, 40% dans la poésie du geste et 20% de tampon pour absorber l'imprévu : la mamie, la guêpe, la prise qui se fend…

Si le spectateur reste dans la seule émotion de la peur, j’ai raté mon spectacle. Je dois mettre le spectateur en confiance pour l’emmener dans ma poésie. 

« Depuis 20 ans, je raconte des histoires de descente, j'invente une descente poétique dont le bas est le sommet. C’est comme un retour en aval. »

L’Ascension c'est un imaginaire. La survalorisation du Haut structure notre langage. Cet imaginaire est comme un acquis que personne ne touche. Il y a une dictature du Haut et le slogan préféré de notre civilisation, c'est « En haut c'est bien plus haut c'est mieux ! ».

Albert Camus écrit dans Le Mythe de Sisyphe : « Quand je vois cet homme redescendre… c’est comme une respiration… cette heure est celle de la conscience ».

On ne peut pas régler nos problèmes de société, nos difficultés terrestres comme l'écologie ou les inégalités sociales « en sortant par le haut ». Ce n'est pas l'argent qui ruisselle c'est la glace qui fond et les montagnes qui tombent. Si tu crois encore que la Terre est un marche-pied pour accéder au ciel, dépêche-toi ! Il n’y aura bientôt plus de marches. L’ascension est une prise de position, la descente est une prise de conscience.

Depuis 20 ans, je raconte des histoires de descente, j'invente une descente poétique dont le bas est le sommet. C’est comme un retour en aval.

Samuel Beckett écrit dans Le Dépeupleur : « Le besoin de grimper est trop répandu. Ne plus l’éprouver est une délivrance rare ».

En tant que grimpeur, danseur de façade et danseur vertical, j'ai une responsabilité : je dois maintenant labourer les terres imaginaires de la hauteur.

Voici quelques-uns de mes nouveaux slogans qui réhabilitent la descente : « Le sommet est une voie sans issue », « La descente et pas indécente », « Le partage est mon sommet »...

Franchissement

La façade, ce n'est pas pour moi un obstacle à franchir. La façade avec ses prises est mon espace d’expression. L’architecture est ma partition gestuelle, le mur est un écran pour y projeter mon imagination. Parfois je relie les façades par des cordes.

Je cite Arthur Rimbaud (Les Illuminations) : « J'ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaines d’or d’étoile à étoile et je danse ». Une belle image de la danse du lien, de la danse de façade et de la danse verticale. 

« Mon véritable obstacle à franchir est humain. »

En dansant je révèle pour le spectateur le monde vertical autour de moi. Je ne vais pas changer les façades mais le regard sur les façades. 

La ville est une montagne urbaine. Dans notre dernière création, La Dictature du Haut, je dors, je mange sur les toits et les murs. La verticale devient mon espace de vie. Je deviens un nouvel habitant.

Je grimpe souvent sur des prises fragiles tel que les gouttières ou des monuments en carton. Je peux répartir mon poids sur mes membres. Je danse avec ma gravité. Je sollicite les prises avant leur point de rupture, je les apprivoise. Je ne peux pas forcer un passage, je dois demander à la prise si elle veut bien être prise, c’est comme une grimpe haptonomique. Lorsque je grimpe sur les monuments en carton d’Olivier Grossetête, je fais l’amour avec l’édifice.

Mon véritable obstacle à franchir est humain.

Pour danser, je dois obtenir des autorisations, je suis confronté à la peur des organisateurs ou des référents sécurité. Avec l'organisateur nous faisons cordée pour mener cette expédition artistique.

La peur est un véritable obstacle et je dois le surmonter en beauté. J’affirme ma place d’artiste en tant que professionnel comme un cordiste et je développe deux choses pour franchir cet obstacle :

Je développe une relation de confiance et créé un lien humain. En cas de difficultés, je prends en compte la peur de l'autre et je reviens à des questions basiques. Je fais redescendre la pression.

Il y a aussi la relation aux habitants. J’ai conscience que je ne suis qu’un artiste de passage sur leur territoire. J’annonce que je ne pénétrerais pas chez eux. Je ne vais pas demander si c’est possible de grimper, ce qui pourrait appeler une réponse négative. J’annonce aux habitants le passage d'un Folambule. Je laisse l’imaginaire prendre toute la place à la peur.

C’est dans la préparation du spectacle que ce franchissement se fait. C’est une étape qui est devenue indissociable du spectacle. Ce franchissement est horizontal.

La frontière

À la verticale je repère plusieurs frontières. Entre mur et air, entre haut et bas, entre façade verticale et spectateur horizontal, entre habitant privé et espace public, entre mon humanité et mon animalité, entre une pratique sportive et un art du geste, entre ce qui est possible et ce qui est interdit.

Par exemple, dans L’Aimant, l’un de mes spectacles, je danse à la rencontre des habitants / habitantes et je cherche l’amour. Comme un Roméo qui cherche sa Juliette, je frappe au carreau et j’offre des roses aux habitantes aux fenêtres. Je mets en scène l’espace privé dans l’espace public. C’est par le vide de ces fenêtres que je suis en contact avec l’intimité au-delà du mur. Je ne rentre pas à l'intérieur. En dansant sur la façade, je suis en relation avec une profondeur.

Dans La Dictature du Haut, il y a une douanière verticale qui est une traceuse et fait respecter la frontière entre les gens d’en haut et les gens d’en bas.

Je ne cherche pas à franchir ces frontières ni à grimper pour aller au-delà. La frontière est mon espace d'expression et je fais lien.

Voici un poème inspiré de Roberto Juarroz :

Dans le dos de chaque grimpeur il y a le vide
Sans le risque le grimpeur existerait-il ?
Dans la paroi il y a des prises creuses
Ces prises sont-elles un refuge pour nos doigts 
Entre les prises il y a un espace
Le mouvement naît de cet espace ?
Dans mon esprit je fais le vide
Mes pensées sont-elles plus pesantes que mon corps ?
N’y a-t-il pas de lien entre tous ces vides ?

Antoine Le Menestrel
« L'escalade, je suis tombé dedans quand j'étais petit.  Dans les années 80 j'ouvre des voies d'une difficulté jamais atteinte. Je révèle mon talent créatif en devenant le premier ouvreur international de voies d'escalade sur structure artificielle pour des compétitions. Je découvr...