"The road to heaven" par BONGnJOULE © Marion Marchand

Les Dragons au Pays du matin calme

Retour sur le voyage de recherche organisé par le réseau Circostrada en Corée du Sud
par Stéphane Segreto-Aguilar, (publié dans ARTCENA - Le Bulletin n°11, Avril 2019)
Cirque Arts de la rue
Comptes rendus

Stéphane Segreto-Aguilar revient sur le voyage de recherche organisé par le réseau Circostrada en Corée du Sud à l’occasion du Performing Arts Market Seoul (PAMS) et du Seoul Performing Arts Festival (SPAF) en octobre 2018.

Depuis environ 5 ans, les relations bilatérales entre la Corée du Sud et les pays européens sont incroyablement foisonnantes, comme en témoignent l’Année France-Corée 2015-2016 initiée par l’Institut français, le UK/KOREA Creative Futures 2017 du British Council, et les nombreux partenariats stratégiques menés avec la Catalogne, l’Allemagne et la Finlande. En 2018, l’Europe a été mise à l’honneur pour présenter un focus dans le cadre du Performing Arts Market Seoul (PAMS) et du Seoul Performing Arts Festival (SPAF). Fort de cette dynamique, le réseau Circostrada a également profité de ce moment majeur pour organiser un voyage de recherche en Corée du Sud, afin de mieux saisir les enjeux locaux et rencontrer les acteurs clefs des arts de la rue et du cirque contemporain. Retour sur une semaine séoulite. 
 

Ville-monde

Une rue de Séoul
Une rue de Séoul © Marion Marchand

 

Située sur le fleuve Han, Séoul compte environ 10 millions d’habitants intra-muros, tandis que son aire urbaine avoisine les 25 millions. Tout en abritant près de la moitié de la population du pays, elle est aussi la cinquième mégalopole la plus peuplée au monde après Tokyo, Jakarta, Dehli, Manille et juste devant Shanghai, Mumbai et New York. Au cours des 20 dernières années, l’ancienne capitale du royaume de Joseon s’est transformée en une mégalopole asiatique incontournable et se dispute la place de premier pôle d’attraction commercial en Asie du Nord-Est, tandis que plusieurs villes de Chine et du Japon lui livrent une compétition tenace. Qui plus est, forte d’un succès économique lié à une politique industrielle méthodique conduite depuis le début des années 1960, elle souhaite non seulement renforcer son influence culturelle en Asie, mais aussi l’étendre au reste du monde. 

Soft power

"Vous avez un nouveau message" de KompleX KapharnaûM © Marion Marchand
"Vous avez un nouveau message" de KompleX KapharnaüM © Marion Marchand

 

Un nouveau souffle semble animer la politique culturelle sud-coréenne depuis la nomination du poète Do Jong-whan au poste de Ministre de la culture, du sport et du tourisme en juin 2017. Fruit d’une approche participative à laquelle pas moins de 8 000 experts ont pu contribuer pendant près d’un an, le nouveau plan stratégique culturel a été annoncé le 16 mai 2018 au National Museum of Modern and Contemporary Art (MMCA). Sous la bannière d’un titre ambitieux – Culture Vision 2030 –, le gouvernement s’engage à soutenir la diversité culturelle et à favoriser la créativité artistique, tout en garantissant une totale liberté d’expression aux artistes et aux opérateurs culturels1. « Culture With People » sera le leitmotiv de l’action culturelle pour la période 2018-2022 et avec comme mots d’ordre : l’indépendance et la transparence, le pouvoir transformateur de l’art et le rôle social de la culture, la décentralisation et les nouvelles formes de gouvernance. 

  • 1. Près de 10 000 artistes, écrivains, réalisateurs et peintres, avaient été mis à l’index pour avoir critiqué Park Geun-hye, pour avoir soutenu des candidats de l’opposition, ou pour avoir pointé du doigt les responsabilités du gouvernement dans le naufrage du ferry Sewol, qui avait fait plus de 300 morts en avril 2014. Park Geun-hye, présidente de la République de Corée entre 2013 et 2017, a été condamnée en 2018 à 25 ans de prison pour abus de pouvoir, corruption, coercition et détournement de fonds.

Vague coréenne

PAMS-SPAF
Les banderoles Performing Arts Market Seoul associé au Seoul Performing Arts Festival flottant sur Séoul © Marion Marchand

 

Communément appelée « Hallyu », la propagation de la culture sud-coréenne à l’étranger est un phénomène qui a débuté dans les années 1990, au départ en Chine, et qui s’étend aujourd’hui à l’échelle planétaire. Cinéma, sériés télévisées, émissions de téléréalité, jeux vidéo et l’incontournable K-pop, sont les fers de lance de cette stratégie, mais le spectacle vivant sait aussi tirer parti de ce rayonnement global. Le Performing Arts Market Seoul2 (PAMS) en est sûrement le meilleur exemple : grand moment fédérateur pour la profession, il est l’un des deux marchés du spectacle vivant à ne pas rater en Asie, l’autre étant le Performing Arts Meeting in Yokohama3 (TPAM). Organisé tous les ans au mois d’octobre par le Korean Arts Management Service4 (KAMS), le PAMS offre la possibilité de découvrir des performances sud-coréennes ou internationales, voir des extraits aboutis de futures œuvres, explorer des lieux de création et diffusion, participer à des tables-rondes thématiques, et rencontrer et échanger avec des professionnels du monde entier. Grande nouveauté de l’édition 2018 : l’association de plusieurs festivals au déploiement du PAMS, en particulier celle du Seoul Performing Arts Festival5 (SPAF) qui se déroule maintenant sur la même période. Autre spécificité de la dernière édition, un focus européen6 traversant les axes de programmation du PAMS et du SPAF a permis à plusieurs réseaux et plateformes européens, pour la plupart soutenus par le programme Europe Créative, d’être actifs dans la construction de ces deux temps forts7 et, plus spécifiquement, s’agissant de la participation à deux tables-rondes. La première8, « Comment construire un réseau international », a permis de mettre en valeur plusieurs exemples de bonnes pratiques sur le développement des réseaux culturels en Europe ; la deuxième9, « UE-Corée : la coopération dans le cirque contemporain et la création dans l’espace public », a mis en exergue les formes de collaboration possibles autour de résidences, de coproductions et de diffusions croisées dans les deux secteurs. 

  • 2. La prochaine édition aura lieu du 7 au 10 octobre 2019. Pour plus d’information : http://en.pams.or.kr/.
  • 3. TPAM a été créé en 1995, sous le nom de Tokyo Performing Arts Market, et a lieu tous les ans au mois de février. Depuis 2011, il se déroule à Yokohama, la capitale de la préfecture de Kanagawa, deuxième ville la plus peuplée du Japon avec 3,7 millions d'habitants, située à 40 kilomètres au sud de la capitale. La prochaine édition aura lieu du 8 au 16 février 2020. Pour plus d’information : https://www.tpam.or.jp/info/en/.
  • 4. KAMS est l’agence nationale dédiée au développement des échanges internationaux et au rayonnement du spectacle vivant sud-coréen. Pour plus d’information : http://eng.gokams.or.kr.
  • 5. Festival consacré au spectacle vivant, qui se déroule pendant un mois et présente à la fois des œuvres sud-coréennes et internationales. Pour plus d’informations : http://spaf.or.kr/2018_eng/.
  • 6. Ce focus s’est construit en lien avec la Commission européenne (DG EAC), la Délégation de l’Union européenne en République de Corée et les diverses représentations diplomatiques européennes basées à Séoul.
  • 7. Parmi les acteurs européens présents aux côtés de Circostrada, il y avait CircusNext, IN SITU, IETM, On the Move, European Dancehouse, European Theatre Convention, European Festival Association, Be SpectActive!, We are Europe, et European Music Exchange Office.
  • 8. Rencontre modérée par Monica Urian (DGEAC), à laquelle ont participé Roberto Casarotto (European Dancehouse), Marie Le Sourd (On the Move), Stéphane Segreto-Aguilar (ARTCENA / réseau Circostrada), Karen Stone (Germany Theater Magdeburg) et Nan van Houte (IETM).
  • 9. Rencontre modérée par Stéphane Segreto-Aguilar (ARTCENA / réseau Circostrada), à laquelle ont participé Nadia Aguir (IN SITU), Cho Dong-hee (Seoul Street Arts Creation Center), et Cécile Provôt (CircusNext).

L’unité dans la différence

"Canon of proportions" par Jiyoung Yoo © Marion Marchand
"Canon of proportions" par Jiyoung Yoo © Marion Marchand

 

Autre grand rendez-vous annuel, le Seoul Street Arts Festival (SSAF) est le moment idéal pour découvrir les dernières créations dans l’espace public et rencontrer des professionnels venus des quatre coins du monde. Le festival, né en 2003 sous le nom de Hi Seoul Festival, a recentré son cœur d’activité sur la promotion des arts de la rue en 2013, pour changer de nom en 2016. Il est depuis son origine soutenu par la ville de Séoul, ainsi que par la Seoul Foundation for Arts & Culture (SFAC), fondation créée en 2014 avec pour mission d’inscrire Séoul en tant que capitale créative mondiale et d’encourager la participation des Séoulites aux activités artistiques. L’édition 2018, conçue par Kim Jong-seok, s’est articulée pendant 4 jours autour du thème « Unity in Differences » avec au programme 46 performances provenant de 10 pays différents, dont 33 dans le in et 13 dans le off. Éclectique et généreux, le festival donne à voir tout le spectre des esthétiques et des formats existants, en utilisant intelligemment de nombreux espaces du centre-ville historique près du palais Gyeongbokgung. Plusieurs belles découvertes confirment la richesse de ce festival : la comicité des CroquikyBrothers et de Long & Short Company, la délicatesse de Yoo Ji-young avec Canon of proportions, la musicalité De BONGnJOULE avec The Road to Heaven, l’insolence de Baram Company avec Meat, Pig, l’intensité de Theatre Momggol avec Impulse, la force dramaturgique de Elephants Laugh avec MULJIL 2, et la prouesse enflammée de Hwarang Art Pyrotechnics. Le public, quant à lui, se montre toujours communicatif et particulièrement sensible aux œuvres teintées de merveilleux, d’absurde et d’ironie ; il navigue d’un lieu à l’autre, se régalant entre deux performances auprès de dizaines de stands de street food prévus pour l’occasion.

Un peu d’histoire

"Quickly Quickly Seoul" par Project WAE © Marion Marchand
"Quickly Quickly Seoul" par Project WAE © Marion Marchand

 

Le paysage des arts de la rue en Corée du Sud est en effet extrêmement fourni, structuré et dynamique. L’histoire contemporaine de ce secteur puise son origine au sein des mouvements de démocratisation des années 1970 et 1980, et plus exactement dans le Madanggeuk, expression théâtrale se déroulant dans l’espace public, à mi-chemin entre satire sociale et fresques de gens ordinaires. Les grands événements sportifs de la fin des années 198010 et les changements politiques des années 199011 permettront un nouvel essor de la création dans l’espace public, surtout grâce à l’utilisation d’espaces non-conventionnels et aux expérimentations interdisciplinaires, sans oublier les échanges rendus possibles avec des artistes internationaux. Tout au long des années 1990 se développeront de nombreux festivals, mais il faudra attendre les années 2000 pour que le secteur soit considéré à sa juste valeur par les publics et les médias, et reconnu par les instances publiques. Organisés depuis 2007 au sein de la Korean Street Arts Association, les artistes, festivals et producteurs du secteur ne cessent de défendre et promouvoir les arts de la rue, en développant programmes de recherche, relations internationales, marchés des arts de la rue, séances de networking, publications, revues et actions de plaidoyer. 

  • 10. Les Jeux asiatiques de 1986 et les Jeux olympiques d’été de 1988.
  • 11. La transition vers la démocratie se situe entre 1988-1993, avec la création de la Sixième République.

Les essentiels

Discours
Discours de Yim Jin, directrice de la Korean Street Arts Association et de Cho Dong-hee, ancien directeur du SSACC au Seoul Street Arts Creation Center © SSACC

 

Outre la Korean Street Arts Association, présidée par Yoon Jong-yeon et gérée par Yim Jin, il existe plusieurs autres acteurs incontournables. Le principal est le Seoul Street Arts Creation Center (SSACC), lieu de création, de production, de pratique, d’éducation et de diffusion consacré spécifiquement aux arts de la rue et au cirque contemporain. Situé sur la rive droite du fleuve Han, à une bonne heure du centre-ville, il occupe une ancienne station de pompage d’eau transformée en 2015 en immense fabrique artistique, dont la taille totale avoisine les 18 000 m2. Longtemps dirigé par Cho Dong-hee, le SSACC est principalement actif sur les fronts suivants : la recherche et l’éducation artistique, l’accompagnement des artistes, le support aux nouvelles créations, le développement des compétences, la promotion des secteurs et les échanges internationaux. Il est aussi l’une des têtes de file du réseau Circus Asia Network (CAN), qui rassemble depuis peu plusieurs structures asiatiques dédiées à la promotion et au développement du cirque contemporain. Tout comme le festival SSAF, Circus Asia Network est soutenu par la fondation SFAC. Il ouvrira prochainement un lieu de résidences artistiques sur les hauteurs du site de la station de pompage de Séoul. Autre grande nouveauté de mai 2018, l’organisation du premier festival de cirque contemporain – Circus Cabaret – présentant quelques performances européennes, ainsi que plusieurs œuvres de compagnies sud-coréennes. Parmi les festivals majeurs promouvant les arts de la rue en dehors de Séoul, il faudra retenir le Ansan Street Arts Festival, le Goyang Lake Park Arts Festival, ainsi que le Gwacheon Festival. Immanquable, également, le Mapo Oil Tank Culture Park, l’un des principaux lieux multidisciplinaires de la capitale, s’intéresse, lui, à la création dans l’espace public et au cirque contemporain.

Pour aller plus loin. Le réseau Circostrada, en étroite collaboration avec On the Move12, a récemment produit un guide sur la mobilité Asie-Europe dédié aux acteurs du cirque et des arts de la rue, disponible gratuitement en anglais, et qui porte le titre de « SOYA - Stirring Opportunities with Yummy Asia13 » : il recense les projets et lieux existants, plusieurs opportunités de financement, ainsi que de nombreux conseils afin d’initier des collaborations soutenables entre l’Asie et l’Europe. Toujours dans une perspective globale, il ne faut pas hésiter à consulter régulièrement le site internet du KAMS, ainsi que celui du Asia-Europe Foundation14 (ASEF). Cette fondation est un formidable outil-ressource et pilote par ailleurs l’initiative « Mobility First! » qui facilite la mobilité des individus et des organisations entre Asie et Europe. Dans une optique plus bilatérale, l’Institut français de Corée du Sud est un interlocuteur privilégié, fin connaisseur des enjeux, spécificités et acteurs locaux, qui évoluent sans cesse. Enfin, une publication bilingue français-anglais approfondissant les connaissances et contacts acquis pendant ce voyage de recherche sera diffusée pali-pali15 sur les portails de ressources d’ARTCENA et du réseau Circostrada.

  • 12. On the Move est le réseau d’information sur la mobilité, constitué de plus d’une cinquantaine de structures culturelles établies dans 20 pays différents en Europe et à l’international. Il a pour mission d’encourager et de faciliter la mobilité et la coopération culturelle, et œuvre en tant que relais d’information concernant des opportunités de mobilité pour les artistes et les professionnels de la culture. Pour plus d’information : http://on-the-move.org.
  • 13. Pour télécharger et lire le guide : http://www.circostrada.org/sites/default/files/ressources/files/cs_publication-20-en-7_1.pdf.
  • 14. Pour plus d’informations : http://asef.org/.
  • 15. Littéralement vite-vite. Expression très courante qui traverse de nombreux aspects de la culture et du mode vie sud-coréens.
Stéphane Segreto-Aguilar
Stéphane Segreto-Aguilar coordonne le réseau européen Circostrada.  Depuis 2003, Circostrada accompagne le développement et la structuration des arts du cirque et de la rue, en Europe et au-delà. Comptant plus de 100 membres de 30 pays, le réseau contribue à construire un avenir pé...