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la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques

L'Ecole Nationale des Arts du Cirque de Rosny-sous-Bois

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Date de publication30 septembre 2019
© La Fabrique des Petites Utopies

Est-ce que la route nous rend meilleurs ?

Arts de la rue Cirque
FOCUS

Les théâtres itinérants et leurs convois constitués de camions, de caravanes, de chapiteaux ou de baraques démontables font revivre une architecture non pérenne  et revisitent la tradition populaire des arts forains. Posés dans le paysage, ces équipements sont imaginés pour aller là où l’on ne les attend pas. Ils sont conçus pour se fondre dans un contexte et refléter au delà de la singularité d’un processus créatif, un art de vivre. Le néo-nomadisme des collectifs issus du théâtre et de la piste est  tout autant l’expression d’une ligne de conduite qu’une fabrique hétérogène d’objets esthétiques.

Creuser le sillon

« Dans notre théâtre ambulant (camion-théâtre et chapiteau) nous jouons nos créations, au croisement du théâtre, de la musique, de la marionnette et du cirque et tentons de raconter le monde d’aujourd’hui d’une manière sensible  et onirique ». Fondée en 2000, La Fabrique des Petites Utopies compagnie itinérante et cosmopolite a pour source d’inspiration les théâtres nomades d’Afrique que  Bruno Thircuir a découvert au Bénin, et dont il a accompagné sur la piste les  505 Peugeot chargées à bloc. Depuis sa région d’implantation, l’Isère il renoue avec une tradition de l’itinérance que le XXème siècle avec ses deux guerres mondiales et son économie de marché a mis à mal.


Fabriquer un théâtre en mouvement, film de Lucie Robin, 2007

Au XIXème siècle, les théâtres dit de « tournée » ou de « caravanes », dont on retrace le circuit de foire en marché depuis le XVIe siècle sont le plus souvent des entreprises familiales. Partis de Reims, d’Amiens, de Rouen ou de Limoges, Les Borgniet, Créteur1, Jugal, Dulaar, Collignon sillonnent les provinces par route, ou même parfois circulent par voie fluviale pour présenter leurs spectacles. Ces enfants de la balle  font profession de banquistes. Le jour monteurs, publicistes ou costumiers et le soir acteurs, ils  attirent les badauds par une parade et accompagne le vaudeville ou le mélodrame d’une partie variée  composée de saynètes musicales, d’acrobaties, de court métrages cinématographiques et vues d’optiques. En eux, et sous d’autres cieux, Meyerhold, ardent défenseur des arts dit mineurs voyait l’acteur idéal : « un cabotin c’est un comédien ambulant. Un cabotin appartient à la famille des mimes, des histrions, des jongleurs. Un cabotin possède une merveilleuse technique d’acteur. Un cabotin, c’est le représentant des traditions de l’art authentique de l’acteur.2

Si l’endogamie préside sur les destinées des « baraqueux » comme on les appelle parfois, ils contractent aussi des alliances afin de perpétuer le métier de père en fils ou de mère en fille et sauver de la banqueroute des exploitations précaires. Ainsi Victorine dompteuse et épouse du dompteur Louis Roussel, après qu’une épizootie ait décimé leur ménagerie se tourne vers le théâtre de marionnettes, animant ainsi Le Théâtre des Lilliputiens (1896-1912) qu’elle lègue à ses enfants, aux fins d’exploiter d’un panorama, spectacle de fantaisie visuel et ancêtre du cinémascope.Issues de lignées improbables n’ayant entre eux d’autres liens que l’amour du théâtre, c’est dans la rue que les familles recomposées d’aujourd’hui se sont forgées une légende. L’illustre Famille Burattini, La Famille Magnifique (Nord-Ouest Théâtre), La famille Chrisanthème (cie Babylone), Les Tournées Fournel (26000 couverts) rendent hommage au travers de leurs spectacles à ces dynasties éteintes.

26000 couverts. Les Tournées Fournel. 2002
  • 1. Fondé grâce à la collection de décors, de maquettes et de costumes léguées par la famille Créteur, le Musée du Théâtre Forain d’Artenay propose une promenade à travers quatre siècles d’histoire du théâtre itinérant, sur les pas de Molière, de la commedia dell’arte et des théâtres démontables qui animaient autrefois les campagnes françaises.
  • 2. Vsevolod Meyerhold “Le Théâtre de foire” (1912), in Ecrits sur le théâtre, Vol. 1 ; Volumes 1891-1917, textes réunis par Béatrice Picon –Vallin, Lausanne, L’Age d’Homme, 2001.

Les voies de la décentralisation théâtrale

Vers 1900, accaparé par les classes dominantes, le théâtre s’est sédentarisé. Mais, pour les pionniers de la décentralisation, « le théâtre fixe est une hérésie, il est contraire à l’idée fondamentale du théâtre [...] Il y a à l’origine de notre art un besoin de vie nomade. Le vrai théâtre s’inspirant d’une tradition millénaire n’est-il pas, dès lors, celui qui se déplace, qui va au-devant de la foule et l’appelle bruyamment au spectacle ? »3.

Poussé par Maurice Pottecher, fondateur du Théâtre du peuple de Bussang, Firmin Gémier se lance dans un projet de Théâtre national ambulant en 1911 dont le centre dramatique itinérant des Tréteaux de France que dirige actuellement Robin Renucci est le digne héritier. Les « tournées motorées » de Gémier, trop lourdes financièrement, échouent mais Copeau continuant dans la voie de son aîné quitte  le « vaste champ de foire » de la  capitale pour la Bourgogne. Il y fonde avec les Copiaus (1924-1929) un nouveau style de jeu en rapport avec une éthique de vie.

Dans cette volonté d’aller vers le public là où il se trouve,  pétris par les idéaux du scoutisme et  chevillés au corps par une morale ouvrière, les Comédiens routiers de Léon Chancerel (1929-1939) font converger le souci d’éducation populaire de Gémier avec la ligne esthétique de Copeau. L’élan n’est plus national, mais régional voir départemental. Il a l’acteur pour centre, pour abri  une grange et le spectateur se contente d’une chaise de paille ou d’un gradin de pierre. Son émerveillement a pour toujours été fixé par l’objectif de Ito Josué 4 qui accompagne les tournées rurales de Jean Dasté aux belles heures de la Comédie de Saint Etienne (1947-1957).

Mus par cette ardente nécessité, c’est pour faire reculer les frontières, rejoint à chaque étape par une camionnette qui assure leur ravitaillement journalier que les comédiens du Théâtre de l’Etreinte, sont allés  marchant par les villages  de 1998 à 2008. Ce nouvel épisode de la décentralisation, a donné lieu à un récit 5 et à une conférence spectacle  que le comédien auteur Philippe Fenwick a intitulé 7 millions et 512 mille pas.


Des comédiens en marche de Barcelone à Bruxelles - Images tournées dans la caravane de Gaspar Leclère des Baladins, 2007

  • 3. Firmin Gémier, in Nathalie Coutelet, Firmin Gémier, Le démocrate du Théâtre, L’entretemps, Montpellier, 2008, .p.58
  • 4. Ito Josué, Louis Caterin & Jean Bazaine, Le théâtre de ceux qui voient, Saint Etienne, Guinle, 1994.
  • 5. Philippe Fenwick, Un théâtre qui marche, Arles, Actes Sud, 2010

Avoir la bougeotte

Dans les années 70 aux Etats-Unis, le mouvement hippie  entraine de nombreux travellers à avaler la poussière des grands espaces.  Sur les traces des pionniers, ils font le choix de la mobilité par envie de prendre la tangente, par soif d’autonomie et remettent au gout du jour les habitats nomades traditionnels, dont les yourtes asiatiques6.

A la même époque, des collectifs de théâtre, désireux de faire de la troupe un idéal communautaire mais aussi d’échanger avec des artistes issus d’autres disciplines ou d’autres cultures, tels le Footsbarn Travelling Theatre en Angleterre ou les Baladins du Miroir en Belgique cherchent hors des édifices consacrés  un rapport plus immédiat au public. Toujours par monts et par vaux, ils réhabilitent un théâtre de tréteaux et la roulotte comme mode de transport et d’habitat.

Avant que d’être des autoroutes7, les chemins praticables sont d’abord des raidillons comme ceux qu’empruntèrent Stevenson et son âne au cœur des Cévennes. Conduisant deux roulottes hippomobiles, voici Pierrot du Rideau attelé qui n’a d’autre passeport qu’un livret de circulation par solidarité avec les gens du voyage : « les méandres de la vie ont fait de moi un comédien ambulant : je vis en roulottes avec ma famille, mes chevaux. J’écris des histoires que je raconte directement aux gens et que j’illustre physiquement et dans l’espace. ». Partisan d’une infusion des territoires et d’une économie de la décroissance, il œuvre comme Hugues et Grit de la cie l’Escale ou les Pile ou Versa au développement du spectacle vivant en milieu rural. A leur suite, sans pour autant vouloir se marginaliser mais pour maîtriser leur outil de diffusion, de nouvelles générations d’artistes (Galapiat, Babel Gum) retrouvent le goût de l’hospitalité et la saveur d’une inscription territoriale. Ceux-là transforment leurs caravanes en théâtres intimes et équipent des autobus pour en faire des antres attractifs où le spectateur se trouve embarqué pour d’étranges périples poétiques.

  • 6. Cf.Thierry Arnaud, « la yourte contemporaine », in Véronique Willemin, Maisons mobiles, Paris, Alternatives, 2004, p.122-123.
  • 7. Comme le rappelle John Brinckerhoff Jackson, la route est un mot relativement récent apparu à l’époque de Shakespeare pour désigner un voyage à cheval. John Brinckerhoff Jackson, « Routes » in A la découverte du paysage vernaculaire, Ecole nationale Supérieure du Paysage-Actes sud, 2003.

Caravanes de cirque, de la chambre d'hôtel à la roulotte
Auteurs : Zeev Gourarier et Valérie Ranson-Enguiale
Arts de la piste n°24, avril 2002

Scènes autoportées et système D

Vers le milieu du XXème siècle, les impératifs de la mobilité  ont conduit les architectes à se poser la question du démontable et à imaginer des villes évolutives, indépendantes de toutes attaches (Yona Friedman, Constant, Archigram).  Coté théâtre, des visionnaires, dont  Polieri, conceptualisent la scène de l’avenir qu’ils veulent  modulable et mobile. Dans la rue, l’explosion des grandes parades, l’appétence pour un théâtre de la fête et un talent pour l’autoconstruction font le reste. On se met à détourner les véhicules de leur fonction initiale (la 2CV théâtre de l’Unité ; l’Autobobus d’Ilotopie).

On désosse les camions pour n’en garder que le hayon et la cabane, pensée comme un meuble se monte et se démonte comme le Tonneau du Petit Théâtre Baraque momentanément remisé pour le chapiteau de Matamore. Architecture et spectacle vivant entrent en dialogue : Hans Walter Muller crée une bulle gonflable pour les Arts-Sauts (1998), Patrick Bouchain dessine avec Igor et Lilly la Volière Dromesko (1992) puis avec Manolo et Camille le chapiteau du Théâtre équestre du Centaure (2001).

Si toutes les compagnies ne peuvent s’offrir la collaboration d’un architecte de renom, entre lieux de fabrique et système D, les  équipements surgissent, vivent et meurent au gré des moyens, des modes et des imaginaires.  Au royaume des arts de la rue, l’inventivité et l’excentricité sont de mise et l’on croise des  chef d’œuvre d’archaïsme, comme la roulotte  retapée des Maraudeurs, née de la rencontre d’un ébéniste et d ‘une comédienne ou celle équipée par Heather et Ivan Morison pour la tournée de Mr Clevver en pays de Galles tout autant que des boites à images futuristes (Alternative nomade ; Camion Cargo Sofia Rimini Protokoll ; Birdwatching4x4). Fluidité, motricité sont en effet les caractéristiques de ces constructions éphémères qui viennent momentanément s’ancrer dans l’espace public.


Rimini Protokoll, Cargo Sofia, 2006

Le public est du voyage

« L’espace parle et cet abri si peu solide est un refuge8 Depuis qu’elle a opté pour l’itinérance, la compagnie Attention fragile collectionne les structures éphémères : palc, yourte kirghize, chapiteau ou cabaret clandestin, petits lieux pensés pour mieux se disséminer dans la ville. En période de crise, il n’est plus question pour les entrepreneurs de spectacle de se doter d’un parc automobile  comme aux temps fastueux du Cirque Pinder. Mais, on peut cependant penser chaque scénographie comme une enveloppe qui recouvre ceux qui s’assemblent et reformer sous  la membrane vibratile de la tente une communauté éphémère. L’outil chapiteau fédère, soude des équipes que l’intermittence disperse. Le théâtre forain est immersif qui assume l’ambition d’accueillir les spectateurs  au delà de la représentation dans une atmosphère et réhabilite ainsi le sens noble du mot commerce.

« Nous devons imaginer de nouvelles formes pour surprendre le spectateur, le sortir de ses comportements habituels, et lui proposer une écoute confortable, proche des artistes. Le produit mis en avant sera ici la connaissance, le rêve, l’humour ou l’imaginaire.9» On pensait le temps du collectif révolu or il se réinvente que ce soit pour un repas mitonné avec les acrobates du Cheptel Aleikoum ou sur la durée d’un festival  mutualiste  comme le Quai des entresorts autogéré par les associés du Quai des Chaps.


Cheptel Aleïkoum, Le Repas, 2012

  • 8. Encore des mots, dossier de présentation, cie Attention Fragile. http://www.attentionfragile.net
  • 9. Dossier de présentation du festival Quai des entresorts.

Et la caravane passe

On a voulu croire que la recrudescence actuelle des théâtres forains n’était qu’une expression de la précarité des compagnies, une stratégie de repli de théâtreux fatigués de toujours se cogner à des portes fermées, une  attitude de défiance face à  des institutions jugées trop rigides. Au départ, l’itinérance, c’est une tactique de retrait, une dialectique de l’écart. Au final, la mobilité permet une grande flexibilité dans le choix des itinéraires. On a cru à l’envie de briser à jamais le quatrième mur, mais si le seuil d’intimidation s’est réduit, certains n’en restent pas moins fidèles au dispositif frontal. D’autres frontières, d’autres conflits séparent encore les hommes. C’est pour entrer en résistance que s’est constitué  le campement du Radeau en 1997, par désir d’unisson que s’est ébranlée la Mir caravane pour la seconde fois en 2010. La foranité, pour reprendre la terminologie de Michel Crespin  c’est l’expression d’un déplacement des normes, une manière d’envisager les rapports humains et l’espace public comme un lieu de  questionnements, de métissages, de rencontres. « La foranité, disait-il, s’exprime par une attitude, une démarche, un comportement, une posture qui sont généralement inventives, créatrices, réactives, libres, rebelles… Elle peut être justifiée, sollicitée par des stimuli ludiques, artistiques, utilitaires d’une manière volontaire (initiative) ou imposée (nécessité)10». Est-ce que la route nous rend meilleurs ? Elle est ouverte et plus qu’une ligne de fuite, c’est une perspective. Elle permet de varier les paysages, de reconsidérer le rapport entre le dedans et le dehors. Elle autorise à distancier sans se laisser distancer. Enfin, elle projette un futur.

  • 10. Michel Crespin, in Alix de Morant, Cahier forain des Magnifiques, Lansman éditeur, 2010.

Mir Caravane : Moscou-Paris aller-retour
Autrice : Floriane Gaber
Stradda n°30, déc. 2013

Pour aller plus loin

Théâtres nomades
Autrice : Alix de Morant
Scènes Urbaines n°2, 2002

Télécharger les articles

Théâtre ambulant, nouvelles formes-nouveaux lieux, Actes du colloque de Loches, HYX, 1996.
Mir caravane, Namur-Moscou, Nuance, Belgique, 2011.
Patrick Bouchain, Construire autrement, Arles, actes Sud, 2006.
Nathalie Coutelet, Firmin Gémier, le démocrate du Théâtre, (Anthologie), Montpellier L’Entretemps, 2008.
Philippe Fenwick, Un théâtre qui marche, Arles, Actes Sud, 2010. Marie-Claude Groshens, Des marionnettes foraines aux spectacles de variétés, catalogue Musée des Arts et traditions populaires, Réunion des Musées nationaux, Paris, 1995.
Alix de Morant & Catherine Réchard, Le voyage des Magnifiques, Conseil Régional de Basse-Normandie, Le Molay-Littry, 1999
Nouvelles de l’errance, Conseil Régional de Basse-Normandie, Le molay-Littry 2003
Alix de Morant (sldr.) Cahier forain des Magnifiques, Lansmann, Carnières-Morlanwelz, 2010.
Frank Michel, Autonomadie, essai sur le nomadisme et l’autonomie, Paris, Homnisphères, 2005.
Nele Paxinou, Ne laissez pas mourir vos rêves, 25 ans d’histoire de la troupe, Bruxelles, Maelström, 2005
Jacques Quentin, Des nomadismes, Marseille, La Caserne, 1996.
Véronique Willemin, Maisons mobiles, Paris, Alternatives, 2004

Dossiers Mémoires de fin d’études :

Laetitia Boulle, « C’est quoi ce cirque ? Le chapiteau au cœur de l’action culturelle », Université Pierre Mendès-France, Institut d’études politiques de Grenoble, 2013.
Frédéric Bothorel , « espace vivant, étude d’une structure pour spectacle itinérant », École d’Architecture et de Paysage de Bordeaux, 2004.
Lucie Dessiaumes , « Le théâtre itinérant et la fête », Université de Poitiers, 2009.
Gaspar Leclère, « Quand le théâtre invite le spectateur à la fête », Université catholique de Louvain La Neuve, 2011.
Camille Meyer, « Les Théâtres ambulants dans la France du premier XIXème siècle », Université Paris X Nanterre, 1995.
Alix de Morant, « Scènes itinérantes : émergences ou résurgences », Université Paris X Nanterre, 1999.
« Nomadismes artistiques. Des esthétiques de la fluidité », Thèse de doctorat, Université Paris X Nanterre, 2007.
La ville mobile à l’œuvre, art [espace] public, dossier documentaire n°4, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2009.
Stéphane Labarièrre, « Magnétisme nomade et spectacle vivant », Université de Toulouse le Mirail, 2014

Alix de Morant
Alix de Morant est Maîtresse de Conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier 3 et membre du RIRRA 21 (EA 4209). Elle est responsable du Master EXERCE adossé à l’université Paul Valéry et à ICI- Centre Chorégraphique National de Montpellier-Occitanie dirigé par Christian Rizzo e...