Cie Retouramont, "Vide accordé" (2007) / "Ondes gravitationnelles" (2012) © JM Carmona / Gille Dufour

La verticale, utopie éclairante

Arts de la rue
FOCUS

La danse verticale exacerbe les qualités des arts de la rue : changement du regard sur le paysage urbain traversé au quotidien, ouverture à une poétique subversive, renforcement du lien social. Elle incite les architectes à prendre en compte la question du regard et réinvente la ville comme un espace de désirs. Danser à la verticale, c’est proposer une alternative à l’expansion horizontale par une utopie à la fois intime et urbaine. 

Le terme de danse verticale inclut en soi une dimension vertigineuse, l’idée de verticalité nous renvoyant à un infini. La danse étant en soi synonyme de finitude, on croit donc tenir là un bel oxymore. Et pourtant !

Toute utopie est verticale

En vérité, l’engouement pour l’infini dans la danse remonte jusqu’aux débuts du ballet romantique, inventant le fantasme de la ballerine qui s’envole. Mais l’échappée à la gravité est soumise à l’enjambement horizontal de l’espace par le grand jeté, et celui-ci ne contient aucun rêve ! C’est au contraire le point de suspension plus ou moins imaginaire de la danseuse au zénith de son saut qui ouvre sur l’imaginaire. Il en va de même pour les balles ou le diabolo du jongleur : on sait à l’avance que la gravité terrestre l’emportera, mais cela n’enlève rien à la fascination exercée par la verticale. Quant à la danse d’auteur, elle s’inscrit au sol où elle est explicitement confinée par les éclairages ou par une aire de jeu autrement définie. Et dès qu’elle s’exporte dans l’espace public, pour libérer sa dimension horizontale, la danse touche à ses propres limites. Elle se situe alors à la lisière de la marche ou de la course à pied, comme avec Christine Quoiraud ou les Dancerun de Foofwa d’Imobilité. Ces formes partagent cependant avec la danse verticale le fait d’être originaires d’autres disciplines - la marche, la course ou bien l’alpinisme - pour accueillir la poétisation par l’invention chorégraphique.

Foofwa d’Imobilité - Extraits des "Dancewalks" (2015-2018) 

Le retour de l’utopie urbaine

A la recherche d’une utopie spatiale, l’humanité doit lorgner de plus en plus loin. Depuis que l’on sait que la Terre est ronde, depuis que chaque mètre carré est géolocalisable, aucune utopie horizontale n’est possible. Les voyages interstellaires en ont pris la place et ceux-ci commencent forcément par une ascension verticale. Parallèlement, l’urbanisation horizontale des campagnes s’est soldée par l’échec sociétal révélé par les Gilets jaunes. Mais elle est aussi un échec écologique. C’est pourquoi les défenseurs des zones menacées par des projets de développement urbain ou industriel choisissent les arbres pour construire leurs abris, à la fois métaphoriques et concrets. Et c’est aussi la raison pour laquelle l’utopie urbaine se réinvente, face aux limites horizontales. Chaque arbre est l’incarnation d’une utopie verticale, d’une infinitude poétique. Dans les villes, on commence donc à couronner les immeubles de verdure et à végétaliser les façades verticales. Cette valorisation de la verticale ouvre des espaces insoupçonnés à la danse qui saura stimuler les nouvelles utopies et recevra à son tour de nouvelles inspirations chorégraphiques. Car en faisant basculer le regard de l’horizontale à la verticale, on découvre, au milieu de l’espace urbain ce que Fabrice Guillot (Cie Retouramont) définit comme une « clairière ». Mieux: « Un espace de désir ».   

Compagnie Retouramont - Vide accordé (2008) 

Réenchanter le quotidien urbain

L’apparition du danseur vertical incite à analyser - ou bien à ressentir autrement - l’espace urbain, ses champs de force, son grain, ses lignes de fuite... Avec une douceur subversive, un spectacle qui se déroule sur une façade ou entre des infrastructures monumentales nous incite à y poser un regard poétique. Il lance un appel à accepter que l’œil s’égare entre la surface et le ciel, à s’accorder une bouffée de lenteur. Car l’œil a besoin de temps pour ajuster sa focale, et le spectateur doit interrompre sa trajectoire horizontale pour emprunter, visuellement, le chemin qui se crée quand le mur devient ouverture. La danse verticale est une irrésistible invitation à la contemplation. « L’empathie permet d’imaginer, par exemple, le point de vue du haut d’une cheminée et de ressentir le rêve que le patrimoine peut encore porter », selon Fabrice Guillot. L’empathie du regardeur se place sur l’apparente transformation du rapport à la gravité, renforcée par la surprenante mobilité des danseurs. Cette liberté leur est acquise grâce au baudrier, à l’émerillon et à la corde, ces outils de suspension qui soutiennent le corps et manquent tant aux ballerines pour prolonger leurs instants au-delà de la gravité. Le danseur vertical est un Deus ex machina moderne, et c’est pourquoi Retouramont travaille souvent sur des figures et histoires mythologiques comme Ariane, les Cariatides ou le Minotaure. 

Compagnie Retouramont - "Réflexion de façade" (2004)

Une nouvelle architecture du regard

Malgré ses origines chez les grimpeurs et en pleine nature, la danse verticale est un art urbain. Dans les villes, l’ouverture de la verticale par un urbanisme nouveau permet d’échapper à l’engorgement de l’espace horizontal. Aucun espace urbain public n’a été construit en vue d’un investissement artistique. Les danseurs s’en emparent, qu’ils pratiquent l’ascension en baudrier, l’art du déplacement ou la danse de façade. Par contre, comme l’explique Fabrice Guillot, « les architectes construisent aujourd’hui dans la perspective d’appeler le regard pour que l’œil puisse aller vers quelque chose » et c’est dans cette perspective que la danse verticale peut jouer un rôle d’incubateur. « L’architecte Stéphane Lemoine disait qu’à partir de notre utilisation d’infrastructures comme scénographie, ils ont pu trouver de nouvelles perspectives pour leur propre travail. » Guillot fait ici référence à la « Traversée urbaine » en novembre 2000, expérience pionnière et référence absolue en danse verticale. Retouramont avait investi, sur le territoire de Saint-Denis, le croisement entre le canal, l’autoroute A1 et la voie du RER B, près du Stade de France. L’intervention des danseurs, suspendus dans l’espace entre les voies de transport, a permis de définir, voire de de localiser un espace jusqu’alors inexistant dans la perception des habitants, des urbanistes et des politiques. 

Le vertige au service du lien social

Inaugurer un bâtiment public, incuber une relecture de l’espace urbain, aiguiser la réflexion sur les territoires en transformation, réanimer la relation entre une population et le patrimoine: Autant de champs d’intervention où la danse verticale agit en partenaire de choix. Mais elle peut agir de façon bien plus profonde. En 2002, Retouramont créa Vertiges, en investissant la centrale EDF de Vitry-sur-Seine au cours d’une enquête chorégraphique et sociale. Ce travail s’appuyait sur un dialogue intense avec les employés, souffrant des conséquences d’une restructuration qui les prive du sens même de leur travail et de leurs compétences acquises. Ils s’identifiaient profondément à leur mission de service public. La danse verticale avec ses sensations de vertige, de chute et d’envol leur permit alors de mettre des mots sur leur souffrance et d’aborder le vide qui s’était forgé en eux, pour surmonter leur peur du vide. Car dans l’approche de Retouramont, le vide - résultant d’un appel d’air vers le haut comme vers le bas - est au centre de la danse verticale. Vertiges a en effet souligné l’énorme capacité de cette forme de spectacle à agir sur le réel. 

Compagnie Retouramont - "Vertiges" (2002)

Ballerines verticales

Comme les arts de la rue en général, la danse verticale connaît cependant l’existence parallèle de deux courants : d’une part, les créations investissant et interrogeant l’espace public et d’autre part des spectacles reproduisant le rapport scène-salle des théâtres en jouant sur des façades transformées en scènes. Les premiers sont en quête de franchissement de limites et de transformation, et leurs auteurs veulent surprendre un public non convoqué. Les seconds se situent dans un dialogue avec les formes de théâtre, de mime ou de danse identifiées et donnent rendez-vous aux spectateurs en proposant un rendez-vous repérable à l’avance, en mode festivalier. Mais les deux peuvent transformer un espace non dédié à l’art en scène de danse et de théâtre. Aussi la compagnie espagnole Del Reves boucle la boucle en habillant deux ballerines de tutus noirs et de pointes, pour donner une relecture radicalement verticale du Lac des Cygnes et de Giselle. Où le fantasme de la ballerine éthérique et inaccessible se double d’une inversion de la condition humaine soumise aux lois physiques. Car l’apesanteur est ici la condition naturelle des deux cygnes noirs. Ce qui, paradoxalement, crée chez elles une quête de gravité et accentue, chez le spectateur, une perception aiguë de la pesanteur des corps. Car la danse révèle toujours un désir qui va à l’encontre de la condition assignée. Aussi, la danse verticale aboutit ici à une inversion parfaite des fantasmes du ballet romantique. Le titre de ce duo audacieux, féminin et époustouflant: Finale !

 

Thomas Hahn
Thomas Hahn est journaliste et critique de danse. Correspondant de la revue allemande tanz, il contribue également aux revues spécialisées en scénographie en France (AS - Actualité de la Scénographie) et en Allemagne (BTR). Il a également contribué, aux sujets des arts de la rue et du cirque...