Partenariat

la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques

L'Ecole Nationale des Arts du Cirque de Rosny-sous-Bois

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Date de publication04 octobre 2019
Compagnie Les P'tits Bras

Le cirque et la rue : amorce d’état des lieux esthétique

Arts de la rue Cirque
FOCUS

De spectacles joués « au chapeau » aux plus gros évènementiels, sans négliger les festivals, les arts de la rue proposent de nombreux spectacles de cirque, à tel point que cet espace représente une part non négligeable de la diffusion de la création actuelle. Quel circassien ne s’est d’ailleurs jamais frotté à l’expérience du bitume ?

La pratique du cirque en extérieur n’est pas chose nouvelle. Les formes actuelles sont fortement marquées par l’héritage des arts forains, dont l’esthétique habite une multitude de spectacles, de manière subtile ou plus consensuelle. L’abondance actuelle dérive des origines du Nouveau cirque1. Il s’agissait alors de sortir des théâtres, de proposer une contre-culture. La rue était un espace de subversion et d’utopie, ambition parfois élimée aujourd’hui. Énormément de compagnies ont commencé leur carrière dans la rue avant de se tourner vers la salle ou le chapiteau2. Les esthétiques contemporaines telles qu’elles peuvent être expérimentée en intérieur sont assez peu représentées ; faute de tentative ou faute de visibilité ? Les frontières entre art et divertissement sont parfois ténues. Le choix de l’espace public, de ses particularités et de ses contraintes est guidé par des ressorts aussi différents que l’artistique… et l’économique. Dans ce contexte dense et complexe, quelles esthétiques dessinent le cirque proposé dans la rue ?

  • 1. Martine MALEVAL, L’Émergence du nouveau cirque 1968-1998, Paris, L’Harmattan, 2010.
  • 2. C’est le cas des compagnies du Nouveau cirque comme le Cirque Plume, le Cirque Baroque, mais aussi de Rasposo, Les Arts sauts et même du Cirque du soleil ou encore de compagnies plus récentes comme Baro d’Evel ou Akoreacro.

Le Cirque au risque de la rue
Autrice : Anne Gonon
Stradda n°30, déc. 2013

Pratiquer le cirque dans la rue : quelles contraintes ?

Dans la rue, comme en salle et en chapiteau, la pratique du cirque est conditionnée par la gestion de lourdes contraintes techniques (ancrer solidement un fil de fer, accrocher un aérien…). Investir l’espace public, et cela n’est pas réservé au cirque, nécessite de s’adapter, de compter avec l’aléatoire des flux de la ville. Pour limiter le risque, la prouesse circassienne demande au contraire la plus grande maîtrise et donc de supprimer cette part d’aléatoire. La rue n’offre pas « la stabilité » de la salle ou du chapiteau. Les artistes doivent réajuster sans cesse leurs repères : l’équilibriste s’acclimater à la pente, même très légère, qui modifie sa posture, le jongleur être à l’affut de la brise qui suffira à faire dévier ses objets… Pourtant, la diversité des espaces facilite au contraire l’implantation d’agrès contraignants. Il est toujours possible de trouver une place, un parc ou un parking sur lequel implanter un portique, un fil, un mât, alors que nombre de salles n’ont tout simplement pas la hauteur ou des accroches suffisamment solides pour le faire. Les arts de la rue ont compté et comptent nombre de compagnies spécialistes des aériens (Rouge Éléa, 220 vols, Les Fées railleuses…) et particulièrement de trapèze volant (Tout fou tout fly, Circus Baobab, Les P’tits bras, les Arts sauts à leurs débuts…). L’espace public augmente les possibilités de diffusion de ces spectacles.

Tout Fou To Fly, Orfeu, 2003

Le cirque en plein air

Le réseau de la rue représente un large bassin de diffusion notamment grâce aux nombreux festivals et évènements organisés sur les territoires. Les compagnies de cirque proposent donc en plein air des spectacles initialement conçus pour la salle et nombre d’entre elles anticipent une diffusion potentielle en salle, sous chapiteau et en plein air dès la création. La base de donnée de HorsLesMurs permet d’observer que ces spectacles forment la majorité de ce que proposent les compagnies. Sortir des salles semble souvent découler d’une nécessité économique plutôt que d’un choix artistique. Ce cirque en plein air reconstitue en extérieur des dispositifs frontaux ou circulaires, installant gradins et rampes de lumières ; elle ne tient que peu compte du rapport particulier à l’espace et au public engendré par la rue. Ce serait un sujet fort intéressant pour les écoles de cirque que de sensibiliser les futurs artistes à ces dimensions si particulières.

Loin d’être toujours l’espace de liberté espéré par ceux qui le choisissent, l’espace public reste dépendant des collectivités locales. En tant que gestionnaires, elles accordent, ou non, les autorisations d’implantations, mais aussi subventionnent voire organisent les événements urbains.

Malgré les nettes évolutions que le cirque a connu ces quarante dernières années, il reste souvent programmé pour répondre aux critères « tout public, populaire, divertissant et familial », précisément l’image dont la création circassienne cherche à se défaire. Les compagnies, souvent fragiles économiquement, semblent « exposées à devoir se soumettre aux exigences des demandes des collectivités territoriales3 ».Elles doivent donc composer entre l’audace d’une recherche artistique et la satisfaction d’attentes relevant parfois du cliché. Les propositions originales et innovantes manquent de visibilité face au nombre de spectacles aux ressorts dramaturgiques plus attendus.

Les créations sont fortement dépendantes de contraintes techniques et des conditions de production et de diffusion. Mais quels sont les ressorts plus proprement artistiques et dramaturgiques des spectacles de cirque dans l’espace public ?

  • 3. Serge CHAUMIER, Arts de la rue. La faute à Rousseau, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 157.

Le cirque et l’espace

L’échelle de la rue influence l’image circassienne. Rues, parcs, places, ruelles sont autant de décors dont la matière, les couleurs et les formes contaminent cette image. « [Les] formes primaires ou subtiles, souples ou brutales, agissent physiologiquement sur nos sens (sphère, cube, cylindre, horizontale, verticale, oblique, etc.) et les commotionnent4 ». Dans la rue, le cirque compose un tableau avec la ville. La virtuosité circassienne a parfois un pouvoir de fascination capable d’effacer l’environnement. Souvent, les spectacles de cirque recréent dans l’espace public des mondes qui leur sont propres en décalage avec le quotidien : des mondes forains et circassiens (Les P’tits bras), mondes fantastiques ou romantiques comme les spectacles de la compagnie Rasposo. Cirque en fil dresse dans la ville une bulle pastel et sucrée dont le cirque accentue la fantaisie.

Compagnie Les P'tits Bras, Triplette, 2010

  • 4. LE CORBUSIER, Vers une architecture (1923), Paris, Flammarion, « Champ », 1995, p. 7.

Des spectacles monumentaux

L’espace public permet de se détacher des formats standards du cirque en salle (une heure, frontal). Le cirque a donc une place dans ce que les arts de la rue ont de monumentaux, à l’image des trapèzes suspendus sous les mobiles de Transe express dans Les Maudits sonnants ou Mobile homme, des acrobates de Basculoscopia (Pipototal) ou du Funambus d’Underclouds.

Underclouds, Funambus, 2012

Dans ce théâtre d’images, le cirque minuscule n’est plus le centre de la dramaturgie mais un rouage qui vient poétiser, grâce à des corps flottants, les machineries sur lesquelles reposent ces spectacles visibles de loin et par le plus grand nombre. Dans ces formes monumentales (machineries imposantes, nombreux interprètes) et qui peuvent aussi prendre des formes déambulatoires (Aquarêves de Malabar, Déambuloscopia de Pipototal), le caractère hors-norme du cirque alimente la fantaisie des personnages et accentue la rupture avec le rythme de la ville.

Compagnie Malabar, Le Voyage des Aquarêves, 1999

Théâtralité du cirque en rue

Dans des spectacles aux dimensions plus modestes, l’extrême ouverture des espaces extérieurs réduit les images que la salle ou le chapiteau révèlent et agrandissent. Dans une grande majorité, l’espace a moins d’influence sur la prouesse circassienne que sur la façon dont elle est théâtralisée. Certains, comme la jeune Muchmuche Company (Texture), ne renoncent pas à des mises en scène plus intimistes. Le choix d’un espace protégé est alors déterminant. Nombre d’artistes théâtralisent le cirque en stylisant les émotions (joie, colère, surprise…) et les situations grâce à codes théâtraux ou en chorégraphiant leur partition gestuelle. Le cirque puise abondamment dans les ressorts du théâtre de rue et des arts forains, poussant la voix, agrandissant gestes et mimiques, favorisant l’adresse, comme dans Travelling Palace (la Famille Goldini). Les intentions des personnages, proches de la pantomime, sont simples et clairs. Le mot d’ordre reste pourtant à l’adaptabilité, puisque le niveau de jeu d’un même spectacle varie en fonction de la jauge, du contexte et de l’espace environnant.


Muchmuche Company, Texture, 2011

Une relation particulière avec le public

« C’est une des ambivalences des arts de la rue que d’entretenir une relation paradoxale avec un public qui, loin d’être acquis, doit se gagner5 » rappelle Serge Chaumier. Ces spectacles reposent sur une forte adresse au public qui est non seulement pris à partie, mais sollicité, invité au centre du cercle ou traversé par les artistes. Le quatrième mur, artifice qui résiste dans le cirque en plein air, est allègrement rompu. L’extrême réactivité aux événements aléatoires qui traversent la représentation (qui existe aussi sous un chapiteau) est démultipliée dans la rue. Cette confrontation au public est fondamentale dans la rue « au chapeau ». Une pratique qui reste largement ancrée chez les circassiens pour faire leurs armes, combler les périodes creuses ou pour le plaisir. Certains en sont même des professionnels6 comme le soliste Thomas Leterrier de la Compagnie Réverbère (Riez sans modération)7. Tourne autour (Sacekripa) est aussi centré sur l’interaction avec le public. Ces spectacles reposent, le plus souvent, sur des ressorts burlesques (comique de situation et de geste) et clownesques (autodérision, gags) que le cirque vient enrichir de sa dimension spectaculaire. Les multiples variantes de l’humour dominent le cirque de la rue. Quelle place reste-il pour d’autres modes de représentations esthétiques ? Une minorité de compagnies de cirque ayant choisi la rue, à l’image d’Ekimoz (Intrusio) ou de Muchmuche Company (Texture) expérimentent d’autres registres hors des codes attendus. Ces spectacles, qui ne sont pas dépourvus d’humour, explorent aussi des strates mélancoliques voire torturées.

L’ensemble de ces configurations intègre un monde spectaculaire dans l’espace public, elles ont la capacité de redessiner un cercle à partir de rien, et de dresser des chapiteaux imaginaires au cœur des villes.

  • 5. Serge CHAUMIER, Arts de la rue. La faute à Rousseau, op. cit., p. 111.
  • 6. Ils en maîtrisent toutes les ficelles à la perfection et gagne leur vie par ce biais.
  • 7. Après de plusieurs années de « rue au chapeau », Riez sans modération est désormais programmé dans le réseau des festivals

Un cirque in situ

Rares sont les spectacles de cirque qui se laissent contaminer par l’espace public, dans lesquels il dépasse la fonction de décor pour devenir scénographie, agrès, acteur8. Prendre en compte les particularités d’un espace et de son utilisation quotidienne demande un temps de travail important en amont de la représentation. Un spectacle in situ est, par définition, ancré dans un contexte spatial et social. Il est donc difficile de le reproduire et de multiplier les représentations. La plupart des expériences sont uniques, elles varient entre évènementiel et performance. Cahin-Caha a par exemple adapté son Cirque bâtard in situ. Des compagnies aériennes investissent les arbres comme Les Sanglés (Le Groupe de libération des arbres) qui parodient une action militante écologiste. Les fontaines qui ornent places et parcs devenaient la piste de Reflets de la compagnie Rasposo.

Cahin-Cahin - Cirque bâtard, In Situ, 2005

Avec Cooperatzia le G. Bistaki a développé un cirque in situ très malléable capable de s’adapter à de multiples espaces, le spectacle combine installation plastique, danse, manipulation d’objets. Les performers, coiffés de sacs à mains, traversent les lieux préalablement parsemés de tuiles qui surlignent les droites, les courbes, les plans, les verticales ou les diagonales de l’architecture. Le G. Bistaki explore et met en scène la mémoire de ces « objets pauvres9 » ou courants que sont les tuiles, les sacs à main mais aussi l’espace public lui-même. « Conjugué au présent, [l’objet] va de pair avec l’homme du commun10». Le ballet et la musicalité produits par la manipulation des objets et la danse créent un décalage avec l’ordinaire et révèlent la part de sublime et de spectaculaire que peut porter le quotidien. L’in situ exacerbe la tension entre la quotidienneté urbaine et le caractère extraordinaire du cirque. Convergences et décalages poétisent l’espace public. Le cirque s’insère et habite le tableau qu’est la ville.

Monumental, intime, spectaculaire, burlesque ou nostalgique le cirque imprègne la mémoire des habitants et transforme durablement leur regard. Malgré sa vivacité, le cirque a encore à explorer l’étendue des possibilités qu’offrent les arts de la rue. Se frotter plus intimement aux aléas mais aussi aux surprises de l’in situ. Faire de la ville un véritable partenaire (et pas seulement un espace de représentation). Approfondir les liens qui se dessinent avec les mouvances voisines du Land art ou des Street arts.

G. Bistaki, Cooperatzia, le village, Festival d'Aurillac, Marc Guiochet, 2011

  • 8. Philippe CHAUDOIR, Discours et figures de l’espace public à travers les « arts de la rue », Paris, L’Harmattan, 2008, p. 208.
  • 9. Jean-Luc MATTÉOLI, L’Objet pauvre. Mémoire et quotidien sur les scènes contemporaines françaises, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011.
  • 10. Ibid., p. 214.

Pour aller plus loin

ARDENNE, Paul, Un art contextuel. Création artistique en milieu urbain, en situation, d’intervention, de participation, Paris, Flammarion, 2004.

CHAUDOIR, Philippe, Discours et figures de l’espace public à travers les « arts de la rue », Paris, L’Harmattan, 2008.

CHAUMIER, Serge, Arts de la rue. La faute à Rousseau, Paris, L’Harmattan, 2009.

DORIAC, Franck, Le Land art… et après. L’émergence d’œuvres géoplastiques, Paris, L’harmattan, 2005.

GABER, Floriane, 40 ans d’arts de la rue, Paris, Éditions Ici et là, 2009.

GABER, Floriane, Comment ça commença, Les arts de la rue dans le contexte des années 70, Paris, Éditions Ici et là, 2009.

GENIN, Christophe, Le Street art au tournant. Reconnaissances d’un genre, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2013.

GUÉNOUN, Denis, Aurillac aux limites : théâtre de rue, Arles, Actes Sud, 2005.

GUYEZ, Marion, Hybridation de l’acrobatie et du texte sur les scènes circassiennes contemporaines. Dramaturgie, fiction et représentations. Thèse de doctorat en arts du spectacle, Université Toulouse Jean Jaurès, sous la direction de Muriel Plana et Philippe Ortel, soutenue le 8 décembre 2017.

LE CORBUSIER, Vers une architecture (1923), Paris, Flammarion, « Champ », 1995.

MALEVAL, Martine, L’Émergence du nouveau cirque 1968-1998, Paris, L’Harmattan, 2010.

MATTÉOLI, Jean-Luc, L’Objet pauvre. Mémoire et quotidien sur les scènes contemporaines françaises, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011.

NEUVEUX, Olivier, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui, Paris, La Découverte, 2013.

PERELMAN, Marc, Construction du corps, fabrique de l’architecture. Figures, histoire, spectacle, une critique de l’ordre visuel moderne, Saint-Maurice, Les Ed. de la Passion, 1994.

Compte rendu de la rencontre "Le cirque dans/à la rue ?"
organisée le 20 juillet 2013 à Mulhouse,
dans le cadre du festival Scènes de rue

Publication sur la rencontre "Le cirque dans les arts de la rue",
organisée le juin 2013 à Amiens
dans le cadre du festival La Rue est à Amiens – Fête dans la Ville

Marion Guyez
Maîtresse de conférences en arts de la scène à l'Université Grenoble Alpes.   Marion Guyez est maîtresse de conférences en arts de la scène et artiste de cirque, co-responsable de la Compagnie d’Elles. Elle est l'autrice d'une thèse soutenue en 2017 consacrée à l’hybridatio...