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Les processus d'écriture dans les arts de la rue

Arts de la rue
FOCUS

En 2006, dans le cadre du Temps des arts de la rue, le ministère de la Culture, en partenariat avec la SACD, crée le dispositif « Écrire pour la rue », destiné à accompagner les « écritures originales pour l’espace public ». Quelles intentions habitent les auteurs qui se frottent à l’espace public ? Comment passe-t-on de l’idée à la conception ?

Il s’agit souvent d’écritures contextuelles, qui nécessitent des temps de repérage pour adapter une proposition à un espace ; parfois des rencontres avec les habitants d’un territoire. Au-delà d’une écriture « à la table », c’est au contact du dehors et du public que se polissent les spectacles ; car ici plus qu’ailleurs, les créations se pensent avec lui, en se frottant à ses réactions, quand il ne s’agit pas de le solliciter directement dans des formes participatives, requérant le lâcher prise pour des expériences enchanteresses (Concert de sons de ville, Ici-Même [Grenoble]) ou anxiogènes (une battue la nuit en pleine forêt, avec Projet P de la compagnie La Tête Ailleurs; la traversée clandestine d’une frontière dans la remorque d’un camion bondé, avec Ticket du Collectif Bonheur Intérieur Brut...). Nous vous proposons de cerner quelques spécificités de l’écriture de rue, avec des artistes lauréats du dispositif ces dix dernières années : ceux qui ont fait le choix de raconter dehors, pour y faire résonner des mots à l’aune de la ville ; de transfigurer le réel, pour en faire matière à fiction ; ou encore de décrypter les usages, voire d’influer modestement sur eux. Dans tous les cas, des propositions participant à la sédimentation d’une mémoire collective.

Raconter dehors : les réminiscences d’un contexte

Historiquement, les premières compagnies de rue ont joué dehors « car il faisait froid à l’intérieur », selon la formule désormais consacrée de Bruno Schnebelin (Ilotopie). De formes souvent monumentales dans les années 80, destinées à une ville entière et son « public population » (Michel Crespin), les arts de la rue sont passés en trente ans de la création in situ à in vivo (Anne Gonon), dans une relation singulière au spectateur ; on a aussi parlé d’infusion territoriale, pour des propositions dégagées des trêves festivalières, qui se disséminent dans l’espace et le temps.

Utopie ou divertissement poétique ?
Autrice : Julie Bordenave
Stradda n°6, oct. 2007

Aujourd’hui, les arts de la rue ne se cantonnent plus à une discipline, mais recouvrent un véritable champ, foisonnant et protéiforme. Les formes - comme les esthétiques - se sont diversifiées, piochant dans la tradition comme dans l’expérimentation la plus novatrice : entresorts, déambulations, formes participatives, théâtre immersif ou sensoriel, mystifications... On use toujours de la ville comme d’une « scène à 360° » (Michel Crespin), mais on en recherche aussi les recoins, pour mieux en révéler les rouages invisibles. Une formation existe depuis 2005 : la Fai Ar (Formation Avancée Itinérante des Arts de la Rue), qui englobe désormais jeu d’acteurs, conception scénographique, création musicale, nouvelles technologies comme architecture éphémère.

Formé en autodidacte puis passé par la Fai Ar de 2013 à 2015, Guillaume Derieux (Kie Faiяe-Ailleuяs) se sert d’une typologie de lieux préexistante pour parler de la déshérence. Sa fable d’anticipation Looser(s) narre la vie d’exclus, des « vaincus ordinaires » relégués dans une réalité juxtaposée à la nôtre, qu’on croise dans les rues sans plus les voir, relégués dans les limbes de la « 3e Zone » d’un monde totalitaire. Si l’histoire a initialement été pensée pour la salle par le comédien, c’est bien dans la rue qu’il trouve un terreau propre à décupler le sens de son récit allégorique : en posant l’intrigue dans  un quotidien urbain, où les frontières se brouillent entre réel et fiction, Guillaume cherche à « être sur le fil, pour révéler d’autres couches de la population que celles qu’on voit marcher dans la rue. » Il imagine alors utiliser des vitrines de boutiques abandonnées pour y poser des saynètes : ayant pignon sur rue tout en étant délaissées, elles deviendront des « Zones refuges », unités d’habitat précaire inspirés des centres d’hébergement d’urgence du Samu social.

Kie Faiяe-Ailleuяs, Looser(s), vidéo de Jean-Baptiste Derieux, 2015


Le contexte urbain peut aussi résonner de manière singulière, quand on y pose des classiques. Certains auteurs semblent s’imposer quand on parle d’écriture urbaine. C’est le cas de Koltès, souvent adapté ces dernières années (Cie d’Elles, Compagnie Géométrie Variable)...  Une même évidence anime Garniouze, quand il exhume un texte méconnu : Les soliloques du pauvre, de Jehan Rictus, mû par un coup de foudre pour sa « poésie flamboyante ». « Ayant  commencé dans le métro parisien, j’ai retrouvé chez Rictus ce qui pouvait être de l’ordre de la gouaille des bas fonds. On pourrait penser que ce texte a été écrit pour – et presque dans - la rue », étaie l’artiste. Pour l’y porter, il découpe le texte, en conservant ses allers/retours entre versification et oralité gouailleuse. « C’est de la poésie, sans didascalie ni indication de jeu. Une vraie liberté ! J’ai enlevé les références trop explicites au XIXe siècle, mais gardé ce qui était de l’ordre des idées. » Le déambulatoire ponctué de stations qu’il imagine avec le musicien François Boutibou, permet d’agréger sur le trajet des passants au public déjà convoqué, comme d’interpeller des habitants à leurs fenêtres. Paradoxalement, c’est en se fondant dans la masse qu’il sert le mieux son texte : « on arpente la ville d’une façon imprévue. A part notre petit meuble à roulettes qui diffuse de la musique, nous sommes des piétons lambda : on ne change rien à la circulation, on ne met pas de barrière Vauban, on emprunte les passages piétons, on respecte les feux rouges... Le bordel ambiant, le bruit des bagnoles, participe de l’écriture ! Dès lors que c’est assumé par la mise en scène, tout passe ; il s’agit de contraintes par rapport à la rue. »

Quand le texte renaît dans la rue
Autrice : Julie Bordenave
Stradda n°33, automne 2014

Incarner l'espace : écrire par et pour le territoire, révéler l’invisible

D’autres artistes usent d’une écriture contextuelle pour mettre en récit un territoire, sur un canevas narratif piqueté d’improvisations. Pour psychanalyser les villes, Laurent Petit a ainsi mis au point un protocole quasi scientifique d’exploration du terrain, agrémenté d’outils idoines.

Pour Pierre-Louis Gallo (Cha Ô, Cie Les Ribines), le territoire devient matériau premier et sève inspirante, autant que fertile écrin apte à recueillir son histoire fantaisiste. Il y appose sa grille de lecture fictionnelle, endossant la casquette de l’explorateur pour rencontrer les habitants, et requérir leur aide dans sa quête insensée : la figure d’un Indien exilé ; un château – réel, en ruines, ou symbolique, comme une barre de cité HLM... Déliant l’imaginaire de ses interlocuteurs autour de ces archétypes imaginés, il constitue un « réservoir mythologique » des lieux arpentés. Le récit parcours, ponctué de l’intervention de complices établis ou impromptus, prend ainsi des tours parfois inattendus ; l’histoire présentée au public se construit de manière collective, à la manière d’un cadavre exquis vivant.

Pierre-Louis Gallo, portrait réalisé pour la FAIAR, 2015

En investissant l’espace, certains questionnent ses (contre) usages, et sondent l’inconscient collectif. En 2005, en réaction aux émeutes de banlieue et aux politiques sécuritaires qui s’en suivent, la danseuse Héloise Desfarges (La Débordante compagnie) s’intéresse aux mouvements de foule : « un phénomène aussi destructeur et dangereux, que puissant et joyeux. » Jouant de cette ambigüité, elle mène avec ses danseurs des expériences en sauvage à la gare du Nord pour éprouver la liberté de présence et de circulation dans l’espace public. Elle s’adjoint aussi les services de l’anthropologue urbain Alain Bertho, qui étudie les revendications politiques des émeutiers, et leur manière d’occuper un territoire tout en restant invisible. Son spectacle Dispersion joue sur les différentes manières de percevoir une présence parfois impalpable, tout en instaurant un inédit rapport de proximité avec le public : « J’avais envie d’un spectacle qui dérange, au sens strict du terme : nous laissons au spectateur l’initiative de se positionner par rapport à ce qu’il voit et ressent, pour questionner la contrainte et le libre arbitre. »

Une réelle « mise en scène de l’ordinaire », c’est ce à quoi aspire Alban de Tournadre (Dans le vif). Pour activer chez son spectateur une autre perception du réel, révélant « les petites beautés invisibles du  quotidien », il recompose des scènes de la vie courante. Des complices y jouent leur propre rôle, devant un public convoqué : un boulanger dans son four, un ébéniste dans son atelier, un particulier dans sa cuisine...  Augmentant légèrement le réel, cadrant l’action pour orienter le regard du spectateur, l’artiste se place en  ordonnateur invisible. Se réinventant dans chaque contexte, en fonction de l’ordinaire ciblé, le processus de création réclame avant tout du temps de présence : apprivoisement réciproque, mise au point de la séquence, en complicité avec un amateur improvisé acteur.

Alban de Tournadre, Dans le vif à Montoulieu, 2017

Projet et processus "Dans le vif"
Alban de Tournadre
2015

Détourner les conventions, inventer des rites

D’autres s’amusent à chahuter les usages de la ville. Après un spectacle pour toits d’immeubles (La Canopée), c’est dans une zone d’activités commerciales que le collectif La Folie Kilomètre imagine son nouveau spectacle : Rivages se présente comme un road movie nocturne, à suivre, via autoradio, au volant de sa voiture. Une manière d’arpenter ces zones périurbaines en les détournant de leur fonction initiale de consommation, d’en révéler une autre temporalité et de lever le voile sur des corps de métier méconnus. « Ces endroits, qu’on a l’habitude de fréquenter de jour, connaissent une autre vie la nuit : livraison, loisirs légaux et illégaux... Un bon terreau à fantasmagorie et paradoxes. » Le processus de création se nourrit de rencontres avec des professionnels, opérateurs et experts de ces zones. La matière sert à bâtir un récit basculant vers le fantastique et l’onirique.

Dossier artistique "Rivages"
La Folie Kilomètre
2015

« Nouveaux réflexes urbains, pour un nouvel art de vivre la ville » : après avoir pointé les dérives d’un mobilier urbain coercitif, comme les abus du marché locatif au sein de mystifications léchées, Mark Etc (Ici-Même [Paris]) questionnait dès 2010 l’impact des nouvelles technologies sur les comportements humains. Jeu de rôle 2.0 à vivre via smartphone, Allo Ici-Même (suivi plus tard de First Life) offrait une double lecture : spectacle immersif, à vivre de l’intérieur, pour le spectateur ; mais aussi déambulation à contempler de l’extérieur pour le passant, qui voit errer ces zombis aliénés à leur smartphone, vivant par procuration l’oeil rivé sur leur écran.

Si les zombis sont traités de manière plus littérale par le Collectif Rara Woulib, il est aussi question avec eux d’une expérience immersive. Car c’est bien une escorte de morts vivants – d’inspiration haïtienne cette fois – qu’est appelée à suivre le spectateur, lors de processions nocturnes en pleine ville ou en plein champ, ponctuées par un bal dans un lieu abandonné ou un banquet au clair de lune. Deblozay (désordre en créole haïtien) est une parade musicale nocturne s’inspirant du rara (forme carnavalesque et musicale vaudoue) : « L’idée était de confronter le public à la Mort, en lui redonnant un visage doux et poétique », détaille  Julien Marchaisseau, fondateur de la compagnie. « Après quatre ans passés en Haïti, où la mort est omniprésente dans le quotidien, j’étais choqué de me rappeler à quel point elle est occultée chez nous, dissimulée derrière les murs des maisons de retraite ou des hôpitaux. » Le collectif de seize musiciens teste d’abord le spectacle en sauvage dans les rues de Marseille, investissant le Parc Longchamp de nuit, ou transformant le Pavillon de partage des eaux des Chutes-Lavie en géante « boîte à musique ». Chaque lieu inspire une nouvelle écriture : dans le dédale d’une cité de Chalon-sur-Saône ou dans la sansouire camarguaise (Bizangos), la compagnie fait émerger un nouveau rite, une procession jouant sur les apparitions et disparitions, les instruments de musique et les figures mythologiques, pour un inédit syncrétisme culturel.

Dossier artistique "Deblozay"
Collectif Rara Woulib
2014

De nouveaux rites laïcs, il en est aussi question avec Elsa Mingot. Au sein de La Conflagration, elle développe depuis 2013 l’Institut de Psychopompes-funébrisme International (IPI). Son but : redonner une dimension festive aux funérailles, pour « ne pas se faire étouffer par une tradition qui ne nous ressemble pas ». Tour de danse pour expurger sa peine, scènes mortuaires rejouées en catharsis, inscriptions sur le « MéMé - Mémorial des Mémoires »... Et, à l’occasion, questionnement sur la marchandisation de la mort, avec notamment une loufoque vente de cercueil d’occasion sur les marchés, ou un atelier de couronnes mortuaires. Dans la pure tradition bouffonesque, le trait est grossi, mais le besoin, réel.


Elsa Mingot. I.P.I. Institut de Psychopompes-Funébrisme International, 2013

Au fil des décennies, les arts de la rue ont ouvert leurs rangs à toutes les disciplines. Plasticiens comme danseurs n’hésitent plus à outrepasser le cadre de la galerie ou de la boîte noire, et les jeunes générations héritent du savoir faire des aînés. Des outils se sont polis, l’institutionnalisation a ouvert des voies différentes, proposant aux artistes de s’insérer dans des dispositifs culturels préexistants, au service d’actions sociales ou urbanistiques. Dans un contexte économique difficile, les récits à l’échelle d’une ville ont pris d’autres tournures : ils s’immiscent dans le quotidien d’une cité par le biais d’implantations territoriales au long cours, ou y font surgir des micro-dérangements, en s’appuyant sur le socle commun d’une éthique artistique intacte, et pourtant sans cesse renouvelée.

Pour aller plus loin

Bibliographie
- Arts de la rue, la faute à rousseau, Serge Chaumier, L’Harmattan, 2007
- 40 ans d’arts de la rue, Floriane Gaber, Editions Ici et là, 2009
- Comment ça commença, les arts de la rue dans le contexte des années 70, Floriane Gaber, Editions Ici et Là, 2009
- La ville sur le divan, Laurent Petit, Editions de La Contre Allée, 2013
- Pronomade(s) ou la petite fabrique d’humanité, Daniel Conrod, édition Pronomade(s), 2015

Entretemps, Collection Carnets de rue, notamment :
- In vivo, Les figures du spectateur des arts de la rue, Anne Gonon, 2011
- Le grand fictionnaire du théâtre de la Rue et des boniments contemporains, Tartar(e), 2011

Entretemps, Collection Scénogrammes, Série Rue, notamment :
- 1789 secondes, Frédéric Michelet, 2014
- Les Pendus, Barthélémy Bompard / compagnie Kumulus et Nadège Prugnard, 2014
- Retour, Cyril Lévi-Provençal et Sylvie Clidière, 2015

Sites Internet
- En Scènes, Ina, http://fresques.ina.fr/en-scenes/

Revues & études
- Rue, art, théâtre, Cassandre, Parc de la Villette, HorsLesMurs, hors série, octobre 1997
- Le théâtre de rue, un théâtre de l’échange, Charlotte Granger, Marcel Freydefont, Etudes Théâtrales, n°41, 2008
- In Situ, In Cité, projets participatifs dans l’espace public, coordonné par Alix de Morant, Hors les Murs, Collection Memento, 2013
- Place publique, La revue urbaine, n° 48, novembre-décembre 2014

In Situ In Cité - projets artistiques participatifs dans l'espace public
HorslesMurs
Memento n°6, janv. 2013

DVD
- Esthétiques des arts de la rue, Géry Sanchez, HorsLesMurs, 2006

Julie Bordenave
Julie Bordenave est journaliste spécialisée dans le spectacle vivant et s’intéresse aux cultures alternatives et populaires (rock, bande dessinée…), et plus particulièrement aux arts de la rue et du cirque depuis une quinzaine d’années. En France et à l’étranger, elle parcourt les fe...