© .jeanmarie. / flickr – LCC

L’espace public, un terrain de jeu partagé entre enfants, adultes et artistes ?

Arts de la rue
FOCUS

Une des spécificités des arts de la rue est de tenter d’établir dans un contexte non dédié au spectacle vivant une relation avec « tout le monde », sans restriction, sans sélection. Parmi ce « tout le monde », il y a l’enfant.

Rarement seul, il débarque là sous la dépendance de l’adulte sans avoir la liberté de s’arrêter ou de partir. Face à cet enfant-spectateur « captif », quelle est la position de l’artiste de rue, a-t-il le désir de lui porter une adresse particulière ou le confond-il au reste des publics ? Au regard du vaste champ de propositions des arts de la rue, celles adressées spécifiquement aux enfants semblent quasi introuvables. Idem dans le programme de La Belle Saison, temps fort lancé par le ministère de la culture pour mettre en lumière la dynamique, la diversité et la créativité du champ artistique labellisé « jeune public ». Faut-il en déduire que les artistes de rue ignorent les enfants ? Sans revendiquer une adresse spécifique, nombreux sont ceux qui cherchent à les intégrer à leurs créations. Pourquoi et comment ? Sont-ils dans un désir de transmission, d’un retour aux sources de l’enfance, d’un partage artistique inédit, cherchent-ils à être des agitateurs qui réhabilitent la place de l’enfant dans la cité ?

A l’heure où tout dans la société tend à conduire à l’entre-soi social, économique et culturel, ce parcours dédié aux arts de la rue et au jeune public présente sans prétendre à l’exhaustivité quelques regards  d’artistes qui cherchent à tisser dans l’expérimentation permanente une relation plus étroite entre art, enfant et société.

L’enfant, partenaire de jeu de l’artiste

Jusqu’où l’artiste peut partager sa partition avec l’enfant, qui guide, qui est guidé ? Qu’est-ce que cela déclenche chez l’enfant et auprès du public ? Le clown catalan Léandre Ribera aime aller chercher au hasard un enfant dans la foule pour qu’il devienne son partenaire de jeu. « Il se passe quelque chose de magique », dit-il, « il joue pour de vrai, il baisse le masque qu’on porte tous, au-delà des mots et des références culturelles ». Comme l’écrit D.W. Winicott1 « C’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif et d’utiliser sa personnalité toute entière ». Au travers du jeu, conscient de la distinction entre le « c’est pour de vrai » et le « ce n’est pas pour de vrai »,  comme le souligne  Nicole Sorand, psychanalyste et psychologue2, il s’approprie la fable en y apportant sa part d’imaginaire qui ne relève pas de la raison mais des émotions les plus profondes. Par sa présence, il vient insuffler une part d’inattendu qui renvoie les adultes à leur propre enfance. Néanmoins, s’il n’est pas suffisamment guidé, il peut à tout moment « décrocher, prendre le pouvoir et tuer le clown » dit Leandre Ribera. « Dans la rue, dit Caroline Obin, alias Proserpine, il est déterminant que le clown trouve sa place, l’enfant en a hyper peur, il faut le rassurer, quant à l’ado, il peut s’en servir comme bouc-émissaire, cela peut être très violent ! ».

Leandre & David, Play, Festival d'Aurillac 2008

L’artiste, quelle que soit sa discipline, est le garant de la qualité de la rencontre avec l’enfant, c’est lui qui pose le cadre du jeu en veillant à gagner sa confiance sans l’instrumentaliser. La compagnie suisse Les Batteurs de pavés table sur cette complicité en présentant au tout public des spectacles d’improvisation dirigée, joués par les enfants. Sous la direction d’un metteur en scène, des enfants volontaires se relaient pour interpréter avec « une intelligence immédiate des situations »  les mêmes personnages. « Les enfants sont conscients de l’importance de la place qui leur a été donnée » dit Manu Moser « ils témoignent de potentialités souvent ignorées des adultes ! ».

Les Batteurs de pavés, Le conte Abracadabrant, 2013

  • 1. D. W. WINNICOT. Jeu et réalité, 1971
  • 2. Stradda n°32 - Inventer pour l’enfance et la jeunesse

L’enfant mêlé au processus de création

Au sein d’une création participative dans l’espace public, quelle est la place de l’artiste, quelle est celle de l’enfant, quelle nouvelle dynamique apporte-t-elle ? Dans un désir de transmission, de ressource personnelle ou de réhabilitation de l’enfant dans le corps social, de nombreux artistes se nourrissent de l’imaginaire, de la créativité et de la réflexion des enfants. Au travers d’ateliers, ils leur permettent d’intégrer et de dépasser leur propre intérêt individuel pour qu’ils deviennent les maillons d’une expérience artistique collective novatrice. C’est un long processus d’apprivoisement réciproque au cours duquel l’enfant s’investit dans un espace de vie qui lui offre une voie possible pour se transformer et advenir hors de la place où il est d’ordinaire assigné. A Marseille, Les Piétons ont mené pendant toute une année un « travail de création et de récréation » avec 360 élèves d’une école primaire. « Ils m’ont apporté tout ce que je cherche à avoir, la liberté, la fraîcheur » dit Jean-Marie Maddeddu, « je leur ai appris à s’harmoniser, à mieux maîtriser leur corps et leur voix pour créer sur la Canebière une manifestation spectaculaire poétique et politique autour de thèmes qui leur sont chers, comme l’écologie ou l’argent ». Chaque artiste instaure une relation singulière avec les enfants, Jean-Marie Maddeddu se place au même niveau, la chorégraphe Julie Desprairies, quant à elle, joue de son « aura » d’artiste pour solliciter avec exigence leur capacité à produire tout en veillant à ne pas perdre de vue le sens et l’écriture très rigoureuse de son travail.

Les Piétons, Lieux publics, On va faire la foule, Parcours d'artistes n°11, 2000

© Bernard Baudin – Le Bar Floréal

Le compositeur Nicolas Frize ressent la nécessité de créer avec toujours au moins un enfant. « Il me rend modeste, il me ramène à une autre échelle de perception, hors du savoir et de la rationalité », dit-il, « d’autre part, quand je l’emmène dans mes aventures, je lui donne des billes pour qu’il puisse recouvrer un rôle social dont il est dépossédé à cause de toute la puissance de l’adulte ».  Comme pour venger les enfants de leur statut d’ « opprimés », il a créé au cours de la Nuit Blanche 2004 L’enfant qui s’envole, un opéra qui obligeait les adultes, sur la place de l’Opéra Garnier, à lever la tête pour écouter les voix des enfants perchés à 6 mètres au-dessus du sol.

L’enfant et ses droits dans la cité

Les arts de la rue viennent déranger le quotidien sous couleur de se mêler à la « vraie vie ». Quelle aubaine pour les enfants qui peuvent y voir de potentielles permissions d’actions qu’ils n’ont jamais eues. On pense aux danseurs de la compagnie Ex Nihilo, qui escalade les façades, au Cirque Inextrémiste, trio de « mauvais garçons » qui jouent avec tous les dangers ou aux plasticiens qui investissent avec ou sans autorisation l’espace urbain pour dénoncer des sujets de société… Sont-ils de bons ou de mauvais exemples à suivre ? Les artistes laissent aux adultes la responsabilité d’en discuter avec les enfants. Mais y a-t-il vraiment dialogue ?


Compagnie Ex Nihilo, Le Nom du Lieu (étape de travail à Klap), 2013

Dans ses créations en rue, la chorégraphe Nathalie Pernette cherche à inverser les rapports de force entre adultes et enfants. « J’ai le désir de m’adresser à tous sans exclure les enfants. La rue peut devenir le lieu d’un débat passionné entre générations sur la question du droit, droit de voir mais aussi droit de faire et pourquoi »Quand elle présente par exemple Oignons, qui fait partie de ses six Miniatures, elle place enfants et adultes face à deux danseurs qui enlèvent progressivement dix sept couches de vêtements jusqu’à se retrouver en slip. « Face à cette question de la nudité», dit Nathalie Pernette, « les parents ont peur de la réaction des enfants. S’ils osent leur faire confiance, ils s’aperçoivent qu’ils peuvent partager avec eux une expérience sensible qu’ils considéraient jusqu’alors comme tabou. Leur relation en est changée ». Le spectacle dans la rue peut ainsi abattre quelques présupposés qu’a l’adulte sur l’enfant et dévoiler comme le souligne Nathalie Pernette, « une saine capacité à savoir  discerner fable et réalité, et à savoir réfléchir sur le monde et ses représentations ». [Lire l'entretien avec Nathalie Pernette, Stradda n°32, juil. 2014]


Compagnie Pernette, Les Miniatures : Les oignons, 2009

Droit de tout dire et de tout faire devant les enfants ? Gérard Burattini, manipulateur de marionnettes et de boniments, attire immédiatement les enfants avec son théâtre de foire, d’apparence purement festive et populaire. Les adultes se mettent dans les pas de l’enfant sans soupçonner la teneur subversive de la représentation. En usant d’une double lecture, Gérard Burattini vient jeter un peu d’huile sur le feu en mêlant les enfants - qu’il n’hésite pas à malmener - à tous les débats, éducatif, politique ou philosophique. « Certains parents s’offusquent » constate Rita Burattini, « alors que le gamin comprend tout de suite et se marre ! ». [Lire l'article L'agressivité affectueuse de Burattini, de Julie Bordenave, Stradda n°32, juil. 2014]

L'Illustre Famille Burattini, T'as d'beaux yeux tu sais, Carabosse, Festival d'Aurillac 1999

Une adresse spécifique à l’enfant

Quasiment aucun spectacle de rue ne s’adresse spécifiquement aux enfants. « Dans la rue, dit Bernard Bellot, directeur artistique du SAMU, on est condamné à s’adresser à tout le monde ».

Télécharger le dossier pédagogique de
Es-tu là ?, cie Entre chien et loup

Camille Perreau de la compagnie Entre chien et loup s’oppose à cette idée du tout public qu’elle juge trop consensuelle. Son désir de création répond d’abord à une nécessité personnelle. Elle n’a donc jamais pensé une adresse spécifique à l’enfant et pourtant, elle a travaillé sur un parcours sonore et plastique qui écarte l’adulte et offre une totale autonomie à l’enfant. C’est la curiosité et le hasard qui l’ont amenée à prendre cette décision quand elle a constaté, lors de créations précédentes, que les enfants « s’intéressaient, sans être à  bonne hauteur de regard, à des sujets comme les relations sexuelles ou le rapport femmes/hommes. Sans être inquiétée, j’ai eu envie de m’approcher d’eux. En partant de ce qu’ils sont, je vais tenter, en déstabilisant leurs habitudes de regard et d’écoute, de déclencher en eux une réflexion sur ce qui nous construit et nous relie les uns aux autres ». Muni d’écouteurs, en suivant des marquages au sol, l’enfant partira en voyage dans la ville à l’écoute d’une fiction ayant pour trame l’identité et la transmission.

Sans pour autant exclure les adolescents et les adultes, ce spectacle Es-tu là ? part d’une envie de partage intergénérationnelle, chacun ayant sa version pour se créer son propre monde selon ses intérêts et son imagination.3 4


Compagnie Entre chien et loup, Es Tu Là! Le doc, 2016

  • 3. « L’art de la rue : scène urbaine, scène commune ? » de Michel Simonot
  • 4. « Enfance et culture – Transmission, appropriation et représentation » de Sylvie Octobre. Edition du Ministère de la Culture et de la Communication-2010 « L’enfance des loisirs : Trajectoires communes et parcours individuels de la fin de l’enfance à la grande adolescence ».de Sylvie Octobre, Christine Détrez, Pierre Mercklé et Nathalie Berthomier. Edition du Ministère de la Culture et de la Communication-2010

L’enfant sensibilisé aux arts de la rue

Aujourd’hui, de multiples dispositifs d’éducation artistique et culturelle tentent de creuser des chemins pour que l’enfant puisse accéder à lui-même par la rencontre avec l’art5. Leur mise en œuvre est complexe, elle nécessite une étroite collaboration entre des personnes aussi différentes que les  artistes, les enseignants, les acteurs  culturels et les politiques. Sans obéir à aucun modèle, les projets menés par des artistes de rue, tels que la Cie En rang d’oignons basée à Marseille ou la Niak Cie en région Languedoc Roussillon, visent à offrir aux élèves des outils pour que des espaces de vie, comme le terrain de sport ou la cour d’école, deviennent le théâtre de leurs pensées et de leurs actions. « En fin d’année » dit Perrine Anger-Michelet de la Niak Cie « quand nous transposons le matériau sous une forme théâtrale en extérieur, le public est « scotché » par la richesse des  propos des élèves qui abordent avec pertinence et sensibilité l’homosexualité, la précarité, la délocalisation, les relations intergénérationnelles, ils prennent enfin conscience qu’ils sont des personnes à part entière en droit de s’exprimer et d’être écoutées ». [Lire l'article La médiation, oui mais encore ?, de Emmanuelle Dreyfus, Stradda n°32, juil. 2014]


En rang d'oignons. Les Liaisons dangereuses sur terrain multisports, 2014

D’une autre manière, les programmateurs de festival s’interrogent eux aussi sur une plus grande accessibilité des arts de la rue aux enfants. Sans les écarter pour autant de la programmation pour tous, les festivals Chalon dans la rue et Parade(s) à Nanterre imaginent chaque année une programmation dite « jeune public » diffusée dans des « écrins » dédiés. Chalon a son « Jardin des kids », espace réservé aux enfants qui, de la cour fermée d’une maison de retraite, a déménagé depuis 5 ans dans un espace ouvert et plus convivial situé à l’entrée du Parc Georges Nouelle. En continu, en proximité avec les artistes, les enfants découvrent des propositions de toutes formes, de l’entresort forain à l’installation ludique et plastique en passant par la fanfare, le cirque ou le conte. Néanmoins, deux problématiques récurrentes restent à résoudre : le formatage des spectacles qui doivent s’adapter aux contraintes des lieux et la pénurie d’une offre de qualité. « En 2014, sur 1047 candidatures de spectacles pour le off,  79 étaient identifiées « jeune public », dit Nadège Gauthier, programmatrice du Jardin des kids, je n’en ai retenu que 7, aujourd’hui seulement une minorité d’artistes désirent  entrer dans ce circuit jeune public qu’ils jugent trop sectorisé ».

  • 5. Pour éducation, par l’art. Collectif pour l’éducation artistique et culturelle. www.educationparlart.com

Ecoles de la rue
Autrice : Julie Bordenave
Stradda n°32, juil. 2014

Pour aller plus loin

NAUGRETTE Florence. Le plaisir du spectateur de théâtre - Rosny-sous-bois : Bréal 2002

GONON Anne. In vivo,les figures du spectateur des arts de la rue - Editions L’Entretemps

SIMONOT Michel. De l’écriture à la scène : des écritures contemporaines aux lieux de représentation. Paris : Théâtre-écritures,  2001

CLIDIERE Sylvie et DE MORANT Alix. Extérieur danse, essai sur la danse dans l’espace public – Editions L’Entretemps coédité avec HorsLesMurs

DELDIME Roger. Le temps des bâtisseurs, le renouveau du théâtre jeune public en Belgique de 1980 à 2000 - Lansman Editeur

Enfance-Education

 

D. W. WINNICOT. Jeu et réalité, 1971

 

CARASSO Jean-Gabriel. Nos enfants ont-ils droit à l’art et à la culture ? - Editions de l’attribut

DELDIME Roger et VERMEULEN Sonia. Le développement psychologique de l’enfant - Ed. de Boeck

LALLIAS Jean-Claude, LASSALLE Jacques et LORIOL Jean-Jacques (rédigé sous la direction de). Le théâtre et l’école – Edition Actes Sud – Coédition ANRAT

MEIRIEU Philippe. Le plaisir d’apprendre – Edition Autrement

WALLON Emmanuel. L’urgence de l’art à l’école – Editions Théâtrales

BORDEAUX Marie-Christine et DESCHAMPS François. Education artistique, l’éternel retour ?  – Editions de l’Attribut

PIRE Jean-Michel. La place des arts dans l’enseignement – Edition La Documentation Française

Dominique Duthuit
Après des études à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts, elle a enseigné pendant près de 10 ans en classe maternelle et élémentaire. Vers l’âge de 30 ans, elle est devenue journaliste spécialisée dans le secteur jeunesse pour différents média (France 5, Canal J, France Inter, le Figar...