Partenariat

la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques

FAI-AR, Formation supérieure d’art en espace public

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Date de publication19 novembre 2019

Michel Crespin « Pour autant… »

Arts de la rue
FOCUS

L’œil malicieux, ce 7 septembre 2014, Michel Crespin jouait tranquillement aux quilles sous l’ombrage de la place de son village d’adoption, Château-Chalon. Neuf quilles, le quiller – plaque de ciment pour les disposer – une grosse boule de bois à trois trous pour déquiller, deux équipes : voilà sur le plateau jurassien le théâtre de ce jeu, prétexte à poses pittoresques, postures héroïques, saillies et répliques.

Après quelques cinq buts, venues et rabats, il s’en est allé dormir, songeant à de futurs projets, passant alors secrètement dans son paisible sommeil du plein soleil au grand noir. Eclipse. Surprenant tout son monde comme à l’habitude. Depuis sa petite maison jusqu’au cimetière, un cortège funèbre, ultime parade joyeuse, a célébré cette dernière et belle sortie de scène, bien trop précoce… Dans le bleu du ciel, effet d’un splendide hasard, un oiseau de fer a ponctué à point nommé par un vrombissement l’hommage à celui qui, enfant, avait rêvé devenir pilote de chasse et qui cultivera le monumental éphémère avec l’esprit d’élévation. Son parcours depuis sa licence et sa certification en Sciences Physiques jusqu’aux distinctions de Commandeur des Arts et des Lettres et de Chevalier de l’Ordre National du Mérite, forme une trajectoire qui laisse des traces foisonnantes et nombre d’outils. Fondateur en 1983 de Lieux publics, Centre national de création des arts de la rue, créateur d’Eclat en 1986, festival européen de théâtre de rue, Festival d’Aurillac, cofondateur en 1995 avec Pierre Berthelot de la Cité des Arts de la Rue, créateur en 2005 de la FAIAR, Formation avancée itinérante aux arts de la rue, son cheminement d’artiste enthousiaste marque son temps.

Festival international de théâtre de rue d'Aurillac. 1ère édition. 1986

Sa scolarité de 1948 à 1959, dans l’immédiat après-guerre et la reconstruction d’un pays, s’effectue dans les écoles de l’armée. Enfant de troupe, pupille de la Nation, d’un père militaire et résistant tué lors du conflit (il le perd à l’âge de 4 ans, reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume, il a une grande sœur et deux petits frères), il suit le cycle primaire à l’Ecole Militaire Enfantine Olympe Hériot, à La Boissière-Ecole dans les Yvelines, arrondissement de Rambouillet (1948-1952), puis le secondaire à l’Ecole Militaire Préparatoire Technique du Mans (EMPT) où il obtient un Bac Technique et Mathématique (1952-1958). Il entre ensuite au Prytanée National Militaire de La Flèche 1958-1959). Ce Collège fondé en 1604 par le roi Henri IV a été renommé en 1800 par Napoléon pour en faire « un des hauts-lieux où se forge la grandeur de la France ». Le prytanée dans la Grèce antique abritait le foyer où brûlait le feu perpétuel. La population y conviait les hôtes qu’elle voulait honorer. Cette ascendance n’est pas anodine. L’enfant militaire est devenu un militant solidaire à la flamme ardente, vouant sa vie à la paix et aux luttes pour la fraternité, faisant le choix de l’art à 33 ans, après dix années d’Éducation nationale et de militance syndicale dans cette France profonde qui voit s’achever les Trente glorieuses figées dans le gel gaulliste, creusant son propre sillon et ouvrant des perspectives. Cet homme des Lumières enseignait la science comme un conteur qui bonifie sa matière en lui donnant son poids, sa chair, son rythme, ses battements, ses tensions, sa vie. Il pratiquera l’art avec science et méthode et conservera une grande attention à l’éducation, l’enseignement, la formation, la transmission.

Artiste, acteur, auteur, metteur en scène et scénographe urbain, enseignant, formateur, son aventure est significative après 1968 de l’émergence collective et d’un regain des formes artistiques dans l’espace ouvert à 360° qui a engagé ce qu’il appelait « un bloc générationnel » unissant diverses générations partageant un même idéal. Une notion lui est chère, celle de « public-population » – rejoignant ce que Francis Jeanson nommait en 1968 le « non-public » – éloigné des lieux dédiés à l’art.  « Nous allons où ils ne vont plus » disait Michel Crespin de la décentralisation dramatique. Il exprimait l’impérieuse nécessité pour toute parole artistique, de l’adresse à une large bande passante de spectateurs. Il fait le choix d’un  terrain de jeu délaissé, la rue. Il participe à la réhabilitation d’une voie condamnée par l’urbanisme Moderne, pour désigner métaphoriquement tout espace libre et intempérant. Inventeur au sens de ce terme à la Renaissance, à ces moments charnières où le temps sort de ses gonds, toute son énergie a été consacrée à imaginer de nouveaux horizons, à faire se croiser les initiatives. L’intérêt pour la fabrique de la ville aiguillonnée par le théâtre de rue dont il est devenu une des figures majeures l’a amené à forger l’outillage conceptuel et institutionnel d’une profession et d’un secteur artistique.

Michel Crespin, artiste
Autrice : Sylvie Clidière
Rue de la Folie n°3, janv. 1999

Exposition au Grand Palais.
26 avril - 27 mai 1973

1972 est un tournant dans sa vie à un moment où l’Histoire toute entière est en train de vriller dans le maelström de la postmodernité, vrilles dont on n’a pas encore fini de sentir les torsions, nous laissant hagards dans un monde qui ne sait plus quoi penser. Il est confronté, par hasard, cette année, à l’architecture et à l’urbanisme contemporain en participant de façon opérationnelle, comme photographe, à l’exposition sur la ville nouvelle Évry à Paris, au Grand Palais (26 avril – 27 mai 1973), exposition pilotée par le Groupe A.C.I.D.E. de Denis Joxe et Jean-Jacques Hocquart, qui le mettra en contact avec les architectes de l’A.U.A. – Atelier d’Urbanisme et d’Architecture – et plus particulièrement Paul Chemetov, et d’autres architectes comme Andraud et Parat, Jean Prouvé, Jean-Claude Bernard.

 

Il fonde dans la foulée en 1973 Théâtracide avec Bernard Maître, Jean-Marie Binoche et son frère Claude Krespin : Pour l’amour du ciel où tous ces gens peuvent-ils bien aller? (1972-1976), La Famille Eustache Amour (1977). Il participe dès 1973 à Ville ouverte aux saltimbanques, initié à Aix en Provence par Jean Digne, directeur du Théâtre du Centre, organisé en collaboration avec Charles Nugue directeur du Relais culturel. Il anime, auprès de Jean Digne à partir de 1978, les Ateliers publics d’arts et spectacles d’inspiration populaire à Manosque. Il quitte Théâtracide pour fonder avec Annick Hémon Les Charmeurs Réunis, subventionné au titre des activités théâtrales par le ministère de la Culture en 1980.

 

Théâtracide, La famille Eustache amour, 1978

En Avignon en 1980, Bernard Faivre d’Arcier initie Parcours croisés, confié à Louis Bec, Jean Digne et Pierre Gaudibert. Cette manifestation a été visionnaire dans la prise en compte de la ville contemporaine, constituant une plate-forme de réflexion entre différents acteurs dans l’espace urbain : artistes, architectes, urbanistes, sociologues, politiciens et saltimbanques. Elle engendrera son passage de la rue à l’urbain, du cogne-trottoir au monumental éphémère, et le conduira à la création de Lieux publics.

À l'aube des années 80 : Lieux publics
Auteur : Robert Abirached
Rue de la Folie n°8, juil. 2000

Michel Crespin fomente et co-organise les 6 et 7 septembre 1980 (une manière de fêter ses 40 ans), à Chalain dans le Jura, La Falaise des Fous, véritable manifeste d’artistes de rue des années 1970 : il y avait, rappelle-t-il, « des marionnettistes géants, des clowns cinglés, des constructeurs d’engins bizarres, des montreurs d’images sur de grands écrans » faisant prendre conscience à chacun du potentiel singulier de ces inventions. Dans cet espace grand ouvert, le passage du numéro de « bout de trottoir » à l’événement de « bout de ville », du « travail au tapis » à l’intervention tout-bitume, du forain à l’urbain, investissant l’espace ouvert dans sa totalité et sa monumentalité est devenu une évidence. Les changements politiques de 1981 accélèrent les initiatives.

La Falaise des fous, 1980

Avec Fabien Jannelle (directeur du Centre d’Action Culturelle de La Ferme du Buisson à Marne-la-Vallée, ville nouvelle), il met en œuvre en juin 1981 une Rencontre d’Artistes d’Espace Libre, puis crée en 1983 Lieux publics « Centre international de rencontres et de création pour les pratiques artistiques dans les lieux publics et les espaces libres des villes », installé à la Ferme du Buisson, avec le soutien de Dominique Wallon, Directeur du Développement Culturel au Ministère de la Culture. De 1983 à 1987, Lieux publics organise les Rencontres d’Octobre. 1984 est l’année de création du CEAA Scénologie à l’Ecole d’architecture de Clermont-Ferrand qui participe aux Rencontres d’Octobre en 1987, formation dont il rejoint l’équipe en 1989. En 1989-1990 Michel Crespin décide de s’installer à Marseille et d’implanter Lieux publics dans les quartiers nord à Saint-André, ce territoire lui paraissant plein de promesses dans les mutations urbaines.

Rencontres d'Octobre, salon annuel des artistes de rue, 1985

Du point de vue artistique, Michel Crespin a commencé dans les années 1970 par un numéro forain au tapis avec Monsieur Roger et Madame Lucie, spectacle des Charmeurs réunis. Son amour des formes foraines ne l’a jamais quitté. Il s’est ensuite orienté vers le monumental éphémère (Saut Haut, Echo d’Ecorce, Cirque aérien, Les nuits magiques du cinéma, Trapèzes dans la Ville Nouvelle de Marne la Vallée ; Tambours 89 dans le Parc de la Villette ; Le Grand Mécano pour le Centenaire de la Tour Eiffel ; Concerto pour anges motorisés à Villeurbanne ; La Mascarade au Carnaval de Nice ; Voyage aux bords de la nuit). En 1993, il avait dédié le festival d’Aurillac à la forme foraine (L’Arène foraine). Il a conçu et mis en scène en 1995 Théâtre à la Volée, scène annulaire relevant du théâtre forain où le tour de force était de déclamer une tirade d’un grand texte du répertoire  et avec Gérard Burattini La lettre au Père Noël à Aubagne, histoire racontée à toute une ville.

Théâtre à la volée, Acte II, 1996

La Lettre au Père Noël, 1998

En 1999, il conçoit et met en scène l’inauguration officielle de la nouvelle place de la Joliette à Marseille. En 2001, Picn’Ile, pour 2500 convives, sur une île à Saint Sébastien sur Loire. Prélude pour un chantier, un événement symbolique conçu et mis en scène pour le lancement du chantier de restauration des Arènes d’Arles. En 2004, à Marseille dans le cadre de l’Année de la Chine en France, Guangdong-PACA, un événement spectacle avec cinquante danseurs, chanteurs et acrobates chinois. En 2005, sur l’île de Terschelling en Hollande, il met en scène Three shilling to buy a dunen avec une centaine de comédiens, musiciens et chanteurs hollandais, d’après un scénario de Jos Zandvliet, spectacle conclu au Festival d’Oerol. En 2006, à Marseille, pour la société CMA-CGM, il scénographie le baptême du Fidélio, un des plus grands porte-conteneurs au monde. En 2007 et 2008, il coréalise, à Château-Chalon des Promenades-Conférences à partir d’archives sur la vie du village. En 2009, à la demande de l’Ambassade de France au Ghana, il accompagne, comme conseiller artistique, la création et l’itinérance d’un spectacle ghanéen, musical et théâtral de plein air, Keep your eyes on the road de Panji Anoff. En 2010, pour les trente ans de la Falaise des Fous, il donne une conférence-spectacle sur les Arts de la Rue à Château-Chalon. Son havre de paix. Il y aurait aussi à rappeler l’année de la France à Séville qui ne s’est pas fait, Mimosa Ose, une mise en scène pour l’ouverture d’une grande parfumerie à Marseille, Kinopark à Copenhague, etc.  Dans le cadre d’études de requalification d’espaces urbains, il a fait partie, en 1994, de l’équipe de conception lauréate de l’aménagement de la place Charles Hernu à Villeurbanne. En 2001, il participe au concours de l’aménagement de l’esplanade de la Major à Marseille, et en 2004, il collabore avec l’équipe de l’architecte Bernard Tschumi sur le concept de la surface-enveloppe de l’Ile Seguin à Boulogne-Billancourt.

Mimosa Ose 1998

Il se révèle plus instituteur qu’institutionnel, plus instituant qu’institué : il ne se répète pas et va toujours de l’avant. En 1994, le ministère de la Culture initie une restructuration de Lieux publics, redistribuant les missions d’édition et de documentation en créant HorslesMurs chargé de la promotion des arts de la rue auquel est transmis le centre de documentation (banque de données, Goliath, Lettre Goliath) mis en place dès le début. Lieux publics est alors le seul Centre national de création des arts de la rue. Michel Crespin, directeur, et Marcel Freydefont, président, mènent cette restructuration (1994-2000) en confiance avec Renée Cuinat et Yves Deschamps, recentrant Lieux publics sur ses missions de création et d’expérimentation, proposant au Ministère une refonte radicale des labels de la décentralisation autour de la notion de Centre national de création, quelles que soient les formes spectaculaires concernées, initiant un mouvement qui a conduit progressivement à la mise en place par l’Etat du réseau des CNAR (Centres nationaux des arts de la rue).

Il y a aussi en 1998 -  chose moins connue – une réforme de l’ordonnance de 1945 relative aux spectacles en abandonnant la classification hiérarchique des arts de la scène lointainement héritée du décret impérial du 6 janvier 1864 instaurant la liberté des théâtres, suite à une initiative conduite auprès du Ministère de la Culture par Michel Crespin, Marcel Freydefont et Louis Joinet. Sur le plan artistique, Michel Crespin recherche des dispositifs novateurs pour alimenter le Temps des émergences, le renouvellement des formes, notamment à travers les résidences et la mise en place d’un dispositif singulier : les Parcours d’artistes, confrontant 11 créateurs au territoire des quartiers nord de Marseille). 1994 a été également l’année de la passation de la direction artistique du Festival d’Aurillac à Jean-Marie Songy et Michel Crespin quitte la direction de Lieux publics fin 2000, préparant avec l’association sa succession de façon ouverte à la profession par un recrutement sur appel de projet. Pierre Sauvageot prend la direction en janvier 2001, Philippe Chaudoir devenant président en 2002 jusqu’en 2015.

Arts et événements urbains - parcours d'artistes
Collectif
Taktik / Lieux publics, sept. 1996

C’est un nouveau rebond. Michel Crespin est intervenu à partir de 1989, puis a enseigné à partir de 1993 dans le Département Scénographie, dont il a été un membre fondateur, au sein de l’Ecole nationale supérieure d’architecture à Clermont-Ferrand, puis à Nantes à partir de 1999. Préoccupé par la pérennité et la vitalité des arts de la rue, inspiré par le Bauhaus, il mène une étude de définition en 2001-2002 sur la formation, met en place une préfiguration et fonde en 2005 la FAI-AR, basée à Marseille au sein de la Cité des Arts de la Rue. La dénomination – comme toujours avec lui – est l’occasion de ciseler par une formule un dessein et une pensée : formation avancée itinérante aux arts de la rue. Il restait impliqué comme conseiller pédagogique et administrateur dans cette formation artistique unique en son genre, dont l’organisation des études reflète l’exigence et l’ambition qu’il avait pour ce champ artistique. Il est intervenu également dans les universités françaises (Panthéon-Sorbonne 1, Montpellier III, IUP Dijon-Diderot, IEP d’Aix-Marseille, Nice Sophia Antipolis…), ainsi que dans les écoles supérieures de Théâtre (ISTS-Institut Supérieur des Techniques du Spectacle, ENSATT-École Nationale Supérieure d’Arts et Techniques du Théâtre).


FAI AR, Le Parapluie. Entre Vue 2005 n°9 : Michel Crespin, 2005

Cité des arts de la rue : les aventuriers de l'arche urbaine
Autrice : Alix de Morant
Scènes urbaines n°1, 2002

Homme des métamorphoses et du participe toujours présent, son activité artistique, instauratrice et politique, est mémorable en France dans la structuration des arts de la rue et sa conceptualisation. Des qualificatifs abondants ont parsemé son parcours : roi des saltimbanques, pape de la rue, général de l’armée des cognes-trottoirs, père-fondateur, etc. Il laisse un grand’œuvre inachevé, Le Grand livre de la rue, ouvrage auquel il s’est attelé en 2005, et qu’il avait esquissé dans un numéro de la revue Etudes théâtrales en 2008. L’ouvrage de Gaston Escudier, Les Saltimbanques. Leur vie, leurs mœurs l’a beaucoup marqué : la figure d’Eustache Amour Hublin, expérimentateur de physique, a inspiré son personnage de saltimbanque, auquel il tenait avec humour. Il voulait avec la même humanité qu’Escudier brosser la légende à la fin du XXe siècle des inventeurs de la rue contemporaine, sans pédanterie ni assèchement répétitif, en réunissant les figures et les paroles vives de 200 de ses compères et consoeurs. A voix nue et avec prestance. Mi-juillet 2014 à Marseille, nous nous étions donné rendez-vous fin septembre à son retour de Château-Chalon pour préparer sa venue à Nantes en novembre, faire le point sur différents sujets. Parler de l’avenir.

Michel Crespin, né le 10 octobre 1940 à Paris, mort à Château-Chalon le 8 septembre 2014.

Chevalier de l’Ordre National du Mérite, il a reçu la médaille de Commandeur des Arts et des Lettres à Paris le 17 avril 2013.

Marcel Freydefont
Etudes à l’Ecole Régionale des Beaux-Arts et à la Faculté des Lettres et sciences humaines de l’université de Clermont-Ferrand en histoire de l’art, puis en histoire moderne et contemporaine et enfin en esthétique. il fait le choix du théâtre dès 1966 . Scénographe, comédien, met...