"Danseurs tous en Seine" © DR

Une histoire de la danse verticale

Arts de la rue
FOCUS

L’origine de la danse verticale s’inscrit dans les mises en doute qui fondent l’art contemporain. Sa pratique illustre les passages de frontières actuels entre la danse, le sport et les arts de tradition populaire. Le choix que font souvent ses artistes de prendre  pour support  une falaise ou une architecture témoigne d’une relation  en acte à la nature, à la mémoire patrimoniale et à la ville d’aujourd’hui.

La danse verticale se caractérise par le choix de supports perpendiculaires au sol et d’équipements adaptés, pour l’essentiel empruntés à l’escalade. Désir d’envol, expérience du vertige, victoire passagère contre la gravité, souci de s’approprier artistiquement des lieux inhabituels… Elle exige du danseur (ou du grimpeur) une réorientation de sa pratique et propose au spectateur, littéralement, un changement de perspective. Elle a été identifiée comme forme spécifique au cours des années 1980 et connaît aujourd’hui un développement remarquable, attesté par la reconnaissance de chorégraphes dits de « première génération », l’émergence de jeunes compagnies dynamiques, la création d’un réseau professionnel et l’écriture d’un premier ouvrage de référence : Vertical Dance Pathways, de Kate Lawrence & Wanda Moretti.

Signes avant-coureurs

Les années 60 et 70 sont aux États-Unis un temps de ruptures et d’expérimentations, notamment chez les danseurs et les plasticiens. Les artistes mettent en doute l’effet spectaculaire, ils explorent de nouvelles pratiques, de nouveaux lieux. Alwin Nikolaïs fait appel à des acrobates et dote ses danseurs de rubans élastiques en tension qui structurent autrement l’espace et leur permettent de mesurer les effets du poids et de l’énergie. 

Dans une démarche plus intuitive, Anna Halprin introduit dans la danse les gestes du quotidien. En 1957, elle crée Airport Hangar, sur une structure métallique en construction qui lui fait aborder la verticalité. En 1963, pour Esposizione, lors du Festival international de Musique contemporaine de Venise, elle  place ses danseurs au-dessus du public, dans un filet auparavant utilisé pour charger et décharger des conteneurs.

Représentation de "Planes" (1968) de Trisha Brown au Brooklyn Academy of Music, Howard Gilman Opera House (02/05/2009), son par Simone Forti, film réalisé par Jud Yalkut. 

Autre figure fondatrice, Trisha Brown utilise dans Planes (1968) un mur d’escalade percé de trous sur lequel sont projetées des vues aériennes ; dans Man Walking Down the Side of a Building (1970), un danseur équipé d’un harnais descend, perpendiculaire à la paroi, le long d’une façade ; un an plus tard (Walking of the Wall), ils sont sept à arpenter les murs du Whitney Museum of American Art ; Spiral, en 1974, est un enroulement autour d’un tronc ou d’une colonne. La danse verticale est là un des aspects d’une recherche multiforme qui expérimente à l’infini les possibilités des lieux et des mouvements.

Les origines de la danse verticale sont ainsi incluses dans l’invention de la Postmodern Dance. Dans le même temps, la danse butô se crée au Japon. Nous en évoquerons seulement  la saisissante image des danseurs suspendus de la compagnie Sankai Juku vus à Paris en 1979.

Quarante ans d’histoire

La danse verticale naît de la jonction entre danse aérienne, cirque et escalade, à un moment où apparaît le « nouveau cirque » et où certains grimpeurs professionnels se détachent de la compétition et mettent en valeur la dimension spectaculaire de leur pratique. En France, l’impulsion est donnée par Bruno Dizien et Laura de Nercy. On se souvient de leur baiser en suspens dans l’arche d’un pont lors de Danseurs tous en Seine, en 1983. Trois ans plus tard, ils créent leur compagnie, Roc in Lichen. Le décor de leur premier spectacle, Le Creux poplité, dans les gorges du Verdon, est une salle de bain perpendiculaire à la falaise. Fabrice Guillot et Antoine le Ménestrel, auparavant ouvreurs de voies, font partie de Roc in Lichen. Ils créeront ensuite leurs propres structures, Retouramont et Lézards Bleus.

"Danseurs tous en Seine" (1984), © INA

Aux Etats-Unis, Joanna Haigood, fondatrice en 1980 du Zaccho Dance Theatre, est une pionnière. Notamment dans ses chorégraphies in situ étroitement liées à l’architecture : la Tour de l’Horloge à San Francisco (Noon), d’énormes silos à grains à Minneapolis (Picture Powderhorn). Chez les compagnies plus récentes, on retiendra les créations audacieuses de Project Bandaloop et de sa chorégraphe, Amelia Rudolph. L’Europe  n‘est pas en reste avec en Angleterre le Scarabeus Aerial Theatre, Gravity & Levity, le VDKL, en Irlande la Fidget Feet Aerial Dance, en Italie Il Posto, en Croatie Histeria Nova

Bande de démonstration du  Zaccho Dance Theatre © Zaccho Dance Theatre

La plupart de ces compagnies assurent au travers d’ateliers et de stages la transmission de leur expérience et de leur savoir-faire. Dans un souci d’échange et de reconnaissance, sept d’entre elles ont, à l’initiative de Fabrice Guillot, créé en 2014 un réseau international, le Vertical Dance Forum, ponctué de rencontres régulières dans les villes où elles sont ancrées.

Les nouvelles venues développent ces acquis. Le perfectionnement des agrès permet une gestuelle très précise, la notoriété favorise les collaborations avec architectes et urbanistes. Elles recourent librement aux nouvelles technologies comme aux légendes et traditions lointaines (L’Échappée avec Aptera, Scheherazade Zambrano Orozco avec K()sa, inspirée des « voladores » amérindiens).

Unité et diversité

Les mouvements sont fluides, la marche sans poids, sans effort visible, ponctuée de sauts et de voltiges,  chevelures et tissus ondoient au vent, le temps semble suspendu. Les spectateurs aiment ce bonheur visuel. Ils perçoivent en même temps la rugosité d’une roche, le vide vertigineux d’une façade vitrée, la matière impalpable de l’air.

Sur cette base commune, les chorégraphes mettent en œuvre plusieurs options non exclusives : compositions esthétiques, évocations narratives, rituels réinventés, dialogues avec l’architecture…

Quelques exemples :

  • Dans Shift, Amelia Rudolph transforme une randonnée de montagne en hommage aux arbres et au paysage. À Boston, elle dessine sur l’immense façade d’un building une composition symétrique qui joue avec la brillance du  verre et le reflet des nuages ;

"Shift" de Project Bandaloop par Rachael Lincoln, Amelia Rudolph, directeur de la photographie James Adamson, musique par Mark Orton, édition Michaelle McGaraghan 

  • Fabrice Guillot construit dans Vide accordé une pyramide d’air ; dans La Danse des Cariatides, les danseurs projettent sur l’architecture leurs ombres immenses, dans Les Ondes gravitationnelles, ils s’inscrivent entre les tiges obliques inspirées par l’expérience scientifique ;

Cie Retouramont - "Les Ondes gravitationnelles" (2012)

  • Comme née du lieu, la Descent of the Angel imaginée par Kate Lawrence (VDKL) fait surgir le danseur en tenue blanche de la cathédrale de Guildford ;

 Kate Lawrence interprétant "Descent of the Angel" à la cathédrale de Guildford (Surrey, Angleterre) en septembre 2009. Musique de Tim Brookes © Kate Lawrence / University of Surrey

  • De même, sur la façade du Palais Bambo, à Venise, la chute en arabesque de la danseuse s’achèvera par un duo avec un pompier « sauveur » (Far Vuoto créé par Wanda Moretti, il Posto).

"Far vuoto" (2012) de Wanda Moretti, il Posto © Brenda.tv 

  • Antoine le Ménestrel aime à être lui-même un personnage. Il a été Ulysse dans l’oXc de Pierre Sauvageot, Orphée dans Inferno au Palais des Papes ; Il escalade en fantaisiste les façades urbaines, dans L’Aimant, il apporte des fleurs aux fenêtres de toutes les dames. Dans son dernier spectacle, Lignes de vie, il a chorégraphié des adeptes du Parkour.
Bibliographie complémentaire
  • Jacqueline Caux, Anna Halprin - à l’origine de la performance, Musée d’art contemporain de Lyon/Panamamusées, 2006, chap.5
  • Sylvie Clidière & Alix de Morant, Extérieur Danse, éd. L’Entretemps, 2009
  • Kate Lawrence, Up, down and amongst : perceptions and productions of space in vertical dance practices, School of Arts, Faculty of Arts and Social Sciences, University of Surrey, 2017  (accessible en ligne)
  • Kate Lawrence & Wanda Moretti, Vertical Dance Pathways, Vertical dance forum, 2019 (accessible en ligne sur demande
  • Coll., Vertiges, La métaphore déployée, L’Harmattan, 2003
Sylvie Clidière
Formée par le voyage et par l’université, Sylvie Clidière a, dans son parcours professionnel, alterné enseignement, action culturelle, collaborations théâtrales et diverses formes d’écriture. Elle est l’auteur, avec Alix de Morant, d’Extérieur Danse, essai sur la danse dans l’espac...