KompleXKapharnaüM - "SquarE, télévision locale de rue" (2002)

De rues en paysages, les territoires pour terrain de jeu

Arts de la rue
PANORAMA

Les artistes de rue n'ont jamais cessé de conquérir de nouveaux terrains de jeu, transgressant sans cesse les frontières et les limites, transformant sans relâche des espaces en scène, faisant du rapport au lieu investi un pilier de leur démarche. Ils ont su déployer un vocabulaire scénographique et scénique inédit.

Si, historiquement, la ville a toujours primé, les artistes comme les opérateurs culturels ont rapidement pris la clé des champs. Aujourd'hui, le contexte est une source d'inspiration majeure pour nombre de compagnies et l'ancrage est un enjeu fondamental pour les structures.

Une scène à 360°

Pour exister dans la rue, un artiste doit dénoter et détoner. Tel était l'un des mots d'ordre que Michel Crespin, figure incontournable des arts de la rue (comédien, metteur en scène, fondateur et directeur de Lieux publics, créateur du festival d'Aurillac), transmettait sans relâche aux étudiants qu'il rencontrait dans le cadre de séminaires et de conférences, aux apprentis de la FAI-AR (la formation qu'il fonda à Marseille) et à tous les curieux et passionnés qui croisaient son chemin. Se saisir de la rue, et au-delà, de la ville dans son ensemble, avoir l'audace et l'ambition d'y proposer un geste artistique quand elle ne l'attend pas, étourdie qu'elle est par le flux de la circulation automobile et le mouvement continuel des passants dans la rue. Aux antipodes de la boîte noire, pensée, conçue, comme un écrin protecteur destiné à accueillir le théâtre sur le plateau, la rue est un espace ouvert où le geste artistique doit se faire remarquer, doit se faire sa place. La scénographie, au sens premier de l'écriture de la scène, est donc par essence, l'un des piliers de l'écriture artistique hors les murs, dans un environnement qui a la particularité d'être à 360°, à même le bitume, sans coulisses ni cintres. 

Compagnie Oposito - "Transhumance, l'heure du troupeau" (1997)

La ville est un berceau pour les arts de la rue, comme l'analysa brillamment Philippe Chaudoir dans sa thèse publiée en 2000 La Ville en scène, Discours et figures de l'espace public à travers les « arts de la rue ». Le sociologue met à jour un langage scénographique, avec sa grammaire et ses figures de style que les artistes explorent, revisitent et renouvellent sans cesse. Cela concerne aussi bien les formes des spectacles que la nature de la relation qui les unit à la rue. Qu'ils s'y confrontent, s'y immiscent de manière invisible ou, au contraire, s'y manifestent à grande échelle, les artistes instaurent un dialogue avec l'espace. Le théâtre de rue tel qu'il s'est développé en France dans les années 1980 est foncièrement urbain. Rarement l'urbanité des grandes métropoles, plutôt celles de villes moyennes, voire de gros bourgs. Mais aussi, pour beaucoup de compagnies, celles des grandes banlieues, comme Oposito qui, avant de faire voyager ses déambulations partout dans le monde, à fait ses armes dans un département qui accueille le monde entier, la Seine Saint Denis.

Un art contextuel

Quand l'ouvrage du critique Paul Ardenne, Un art contextuel : création artistique en milieu urbain, en situation, d'intervention, de participation, paraît en 2002, nombre d'artistes de rue y retrouvent point pour point décrites leurs modalités d'investissement de la rue, sans pour autant y être cités. L'ouvrage est principalement dédié aux plasticiens, au premier rang desquels Daniel Buren fait figure de proue, lui qui a écrit à la fin des années 1990 un essai intitulé A force de descendre dans la rue, l'art peut-il enfin y monter ?, et qui a largement contribué à forger la notion « d'art in situ ». La locution latine « in situ » signifiant, littéralement, « sur place », elle qualifie dans le cas présent une œuvre, et même tout un processus, qui prend en considération le lieu où elle est installée ; en d'autres termes, une œuvre qui se soucie de son contexte. Si cette préoccupation du contexte est présente dès l'origine dans la démarche de nombreux artistes de rue qui ont conscience que créer dans et, plus encore, pour la rue, n'a rien d'anodin, elle est allée crescendo jusqu'à devenir centrale pour certaines équipes artistiques. 

KompleXKapharnaüM - "SquarE, télévision locale de rue" (2002)

Le contexte, dans cette approche, englobe aussi bien l'environnement physique (la topographie des lieux), que les caractéristiques socio-démographiques, l'histoire ou encore les cultures locales. Cette prise en considération du lieu d'accueil du geste artistique a des incidences conséquentes sur la création et la production. Par essence, un projet entièrement contextuel ne peut être mis en œuvre qu'une seule fois, pour un lieu précis. Confrontant cette aspiration à se saisir du réel à une réalité économique – la nécessité de pouvoir diffuser leurs créations – de nombreuses compagnies de rue ont développé des protocoles de création. Le spectacle Square > télévision locale de rue, du collectif KompleXKapharnaüm en est un exemple emblématique. Au terme d'une résidence d'immersion dans un quartier, les artistes y proposent une déambulation au cours de laquelle ils projettent sur les murs, à l'aide de vidéoprojecteurs, des montages vidéos issus d'interviews et de captations réalisées sur place. Portrait socio-politique chaque fois différent, profondément teinté des lieux et de leurs habitants, les différents épisodes de Square soulignaient la richesse du vocabulaire multimédia de KompleXKapharnaüm et la capacité de son équipe à se saisir de l'esprit des lieux.

L'ère des « territoires »

Le tour d'horizon des terrains de jeu dont les artistes de rue se sont saisis ne s'arrête ni au fait urbain, ni à la préoccupation de se saisir du contexte – préoccupation qui n'a cessé de croître à mesure qu'artistes et opérateurs ont inventé ensemble de nouvelles modalités de diffusion des œuvres, émancipées des contraintes de la conventionnelle tournée. Toujours en quête d'espaces improbables, les artistes et les programmateurs ont pris la clé des champs et ont investi le monde rural et, plus largement, les paysages. La compagnie Ilotopie fait figure de pionnière en créant, dès 1999, le festival Les Envies Rhônements, qui croise art et science, nature et culture, dans un environnement naturel particulier, la Camargue – où l'équipe est implantée. Cette équipe artistique, qui a toujours placé la question de la scénographie et du rapport au lieu investi au cœur de son approche, invite des artistes à s'emparer des paysages camarguais.

Les Envies-rhônements. Édition 2003

Depuis le début des années 2000, les arts de la rue sont entrés de plein pied dans l'ère des territoires. L'avènement du terme, aujourd'hui totalement intégré dans le langage courant, bien au-delà de la sphère culturelle, fait en partie écho à une mutation profonde des politiques publiques. La montée en puissance des collectivités locales (communes, départements, régions) dans la sphère culturelle a largement contribué à faire de l'approche locale un enjeu primordial. Les arts de la rue, du fait de l'attention qu'ils ont toujours portée aux espaces investis, ont su se saisir de cet enjeu. C'est ainsi que se sont développés depuis plus d'une dizaine d'années maintenant les concepts « d'infusion » (qui se démarque de la diffusion en privilégiant un mode d'action au long cours) et de « projets artistiques et culturels de territoire ». Dans les deux cas, le souci de la justesse de la proposition artistique eu égard au territoire, à une problématique spécifique, voire une catégorie de population, guide la création. Pour nombre de structures culturelles, il s'agit de privilégier une inscription dans la durée, qui se démarque délibérément d'une dynamique événementielle et d'une recherche de fréquentation de public, au profit d'une approche d'action culturelle contextuelle. De ce point de vue, la capacité des artistes de rue à s'adapter aux environnements et à collaborer avec une grande diversité d'interlocuteurs trouvé dans ce type de projets un espace idéal où se déployer. 

Ressources complémentaires

Bibliographie
  • Crespin, M., "L'espace public de la ville : la scène d'un théâtre à 360°", Études Théâtrales, n°11-12, Louvain-la-Neuve, 1997, pp.86-90
  • Chaudoir, P., Discours et figures de l'espace public à travers les Arts de la rue, La ville en scènes, L'Harmattan, Paris, 2000
  • Gonon A., Bienvenue chez vous !, Culture O Centre, aménageur culturel de territoire, Éditions de l'Attribut, Toulouse, 2013
Anne Gonon
Auteure, journaliste et critique, Anne Gonon a soutenu une thèse sur les spectateurs des arts de la rue en 2007. Auteure de nombreux ouvrages consacrés à la création artistique hors les murs (dont IN VIVO, les figures du spectateur des arts de la rue, Bienvenue chez vous ! Culture O Centre, amé...