Théâtre de l'Unité - "La 2CV théâtre" (1981)

Du théâtre de rue aux arts en espace public

Arts de la rue
PANORAMA

En cinquante ans à peine, le secteur des arts de la rue a émergé et s'est structuré en France comme nulle part ailleurs en Europe.

Émergence, développement, professionnalisation, institutionnalisation, crise, mutation... Nés au cœur d'un XXème siècle caractérisé par les ruptures des avant-gardes, la reconnaissance et l'institutionnalisation de tendances à la marge et le brouillage entre les disciplines, les arts de la rue illustrent à merveille des mutations artistiques et culturelles majeures. 

L'irruption du « théâtre de rue »

Les arts de la rue ne datent pas d'hier, entend-on souvent dire. Des fêtes dionysiaques de la Grèce antique aux Mystères de l'ère médiévale, des baraques foraines aux bonimenteurs du boulevard du Crime, le théâtre a toujours été dehors... C'est un fait historique et quand les pionniers du mouvement sortent dans la rue dans les années 1970, ils assument cet héritage. Ils choisissent de jouer dehors et clament haut et fort de faire du théâtre. Leur objectif est clair : se réapproprier cet art ancestral qu'ils estiment réservé à une élite depuis qu'il s'est enfermé dans les théâtres. 

Dans un climat de protestation sociale et politique intense, le théâtre de rue fait irruption. Sa filiation avec ce lointain passé est revendiquée mais elle relève en partie du mythe car, en réalité, ce nouveau théâtre qui surgit alors est surtout emprunt de son époque, influencé par une tradition artistique contestataire plus récente – du dadaïsme au situationnisme, de l'agit-prop aux happenings. 

Se confronter à la société, s'en inspirer, être au cœur de la ville, espace physique et symbolique du vivre ensemble, telle est la profession de foi des défricheurs d'alors. Culture pour tous, travail dans les quartiers, gratuité sont leurs maîtres mots. En quête de nouvelles expériences esthétiques, engagés politiquement, ils interrogent la place de l'artiste et du théâtre dans la société. 

Théâtre de l'Unité - "La 2CV théâtre" (1981)

Travail du jeu et du corps, cirque et prouesse, musique, boniment, arts visuels... Les artistes mélangent les pratiques et posent les bases d'une écriture plurielle. Ils se produisent à l'envi, sont payés au chapeau, dans une relation directe avec le public et les passants. Ils s'octroient toute liberté dans les formes et les formats. D'emblée, la transgression et le détournement, la recherche des limites des espaces investis et l'innovation dans la relation au spectateur, sont des figures omniprésentes de la création. Parmi les compagnies pionnières figure le Théâtre de l'Unité, qui affirme que « le peuple peut se passer éventuellement de théâtre, mais le théâtre ne peut pas se passer du peuple ». Avec son spectacle La 2cv théâtre, créé en 1977, cette troupe, dont l'impertinence est aujourd'hui encore intacte, incarne un mouvement resté fidèle à son élan originel, mêlant humour, poésie et prise de position politique.

L'explosion des « arts de la rue »

Les années 1980 sont celles de l'explosion du théâtre de rue en France. Les compagnies font preuve d'une inventivité incroyable, à grand renfort de détournements, mystifications et scénographies monumentales. Le Royal de Luxe, Délices Dada, Ilotopie, Les Piétons, Le Phun, Kumulus, Oposito, la Compagnie OFF, Décor Sonore, L'illustre Famille Burratini ou encore Cacahuète... C'est la décennie de naissance de nombreuses compagnies qui vont marquer les esprits.

Formes légères, grands formats, déambulation, fixe, tous les formats trouvent leur place. Des machines incroyables sont le fruit de bricoleurs de génie, les interventions inopinées provoquent des quiproquos parmi les passants et de vastes embouteillages. A l'image des spectacles de la compagnie marseillaise Générik Vapeur, fondée en 1983, qui se revendique « trafic d'Acteurs et d'Engins » et incarne l'alliance entre jeu, scénographie et machinerie. En 1988, Générik Vapeur crée Bivouac, déambulation d'une horde d'hommes aux visages et jambes peints en bleu. Armés de bidons qu'ils finiront par assembler en une grande pyramide, ils envahissent les rues, détournent le mobilier urbain, escaladent les fontaines, embarquant les spectateurs dans une parade brute et rythmée. 

Générik Vapeur - Trafic d'acteurs et d'engins, "Bivouac" (1988)

Parallèlement, le paysage de la diffusion se dessine à mesure que des festivals voient le jour. Les villes deviennent les premiers partenaires des artistes de rue. En 1986, Michel Crespin fonde le festival de théâtre de rue d'Aurillac et l'année suivante, Pierre Layac et Jacques Quentin créent Chalon dans la rue à Chalon-sur-Saône. Afin de fabriquer leurs spectacles et de les répéter, nombre de compagnies se dotent aussi de lieux, souvent d'anciennes friches industrielles. 

Lieux publics, premier lieu de création labellisé, voit le jour en 1983, sous la houlette de Michel Crespin. C'est ainsi que débute le soutien du ministère de la Culture à un secteur professionnel en pleine structuration dont nombre d'acteurs redoutent et même refusent l'institutionnalisation qui leur paraît contraire à leurs idéaux. Le processus s'accélère dans les années 1990, en même temps que le nombre de spectacles diffusés explose. Les festivals font carton plein et le public est au rendez-vous.

Une bascule terminologique du « théâtre de rue » vers les « arts de la rue » s'opère. Le terme « arts », au pluriel, valorise la dimension pluridisciplinaire. Le secteur se cherche une identité en même temps qu'une reconnaissance. En réalité, ce qui le caractérise depuis toujours, c'est précisément son ouverture esthétique, un grand écart entre les formes et les formats, témoignant de sa capacité à se réinventer sans cesse. En 1997, la création de la Fédération nationale des arts de la rue, rassemblement de professionnels, en atteste, se donnant pour vocation de « défendre une éthique collective liée à sa spécificité de création, à savoir, utiliser comme scène l'espace de la ville en générant des formes artistiques nouvelles (originalité des spectacles, du rapport au public, des modes de production et de diffusion...) ». 

A l'orée des années 2000, le milieu des arts de la rue a franchi un cap : lieux de résidence, festivals d'envergure internationale, compagnies diffusées partout dans le monde, grandes foules au rendez-vous... Pour autant les financements publics, notamment ceux de l'État, demeurent limités et l'économie du secteur reste très fragile, nombre de compagnies évoluant dans des conditions précaires.

L'avènement des « arts en espace public »

Au début des années 2000, certains paradoxes éclatent au grand jour dans le secteur. Le poids important des collectivités locales dans le financement fait craindre l'instrumentalisation des artistes au profit de préoccupations de communication, de cohésion sociale et mêmes économiques. La portée contestataire des arts de la rue s'est amoindrie. Quant aux festivals, ils sont accusés de formater la production, imposant des contraintes de programmation nécessaires pour réguler le public venant en masse. 

A la même époque, une nouvelle étape de structuration est franchie, avec l'instauration du label « Centre national des arts de la rue », alors octroyé à neuf lieux de résidence, et le lancement de la FAI-AR (Formation Avancée Itinérante aux Arts de la Rue), premier dispositif de formation professionnelle consacrée spécifiquement à la création en rue. Alors que le paysage semble parachever sa structuration, deux évolutions notables vont marquer les deux premières décennies des années 2000. 

Présentation de la FAI-AR par son actuel directeur, Jean-Sébastien Steil

Si les festivals continuent d'être un des principaux vecteurs de diffusion pour les compagnies, la programmation en saison se développe. Pour les équipes artistiques, elle permet de jouer tout au long de l'année. Pour les opérateurs, il s'agit de sortir d'une stricte logique événementielle, au profit d'une relation étroite au territoire et à la population. La « diffusion » laisse place à « l'infusion » ; artistes comme opérateurs privilégiant une approche s'inscrivant dans le temps, avec des résidences en immersion. L'action culturelle et la médiation sont davantage formalisées et mises en avant, permettant de qualifier un travail avec les habitants plus approfondi. C'est l'ère des projets « artistiques et culturels de territoire », qui revendiquent de se nourrir du contexte. 

On assiste à une nouvelle évolution terminologique : c'est l'avènement des arts en espace public. Les arts restent au pluriel car la pluridisciplinarité n'a cessé de s'affirmer et ce à deux niveaux : d'une part dans les créations qui mêlent de plus en plus les pratiques ; d'autre part au sein du champ lui-même qui accueille, aux côtés des compagnies se revendiquant des arts de la rue, des danseurs venus de la salle, des plasticiens sortis des galeries mais aussi des graffeurs ou encore des architectes fabriquant des structures éphémères. « L'espace public » a remplacé la rue et c'est bien plus qu'un détail sémantique. Il s'agit de prendre acte du fait que la rue, ni même la ville, n'est plus, et depuis longtemps, le seul terrain de jeu des artistes et des opérateurs qui évoluent en milieu périurbain, rural, au cœur des paysages, etc. Il s'agit aussi de réaffirmer la dimension politique de l'intervention artistique hors les murs, en faisant volontairement référence à la notion socio-politique « d'espace public » du philosophe Jurgen Habermas, un espace de rencontre, d'échange, de confrontation à l'autre, un espace de parole publique, en toute liberté. En ce sens, à l'aube de leur cinquième décennie, les artistes de rue n'ont pas renoncé à l'esprit fondateur.

Bibliographie
  • Freydefont, M., Granger, C.(coord), "Le théâtre de rue, Un théâtre de l'échange", Études Théâtrales, n°41-42, Louvain-la-Neuve, 2008
  • Gaber, F., Quarante ans d'arts de la rue et Comment ça commença. Les arts de la rue dans le contexte des années soixante-dix, Editions ici et là, Paris, 2009
  • Headicke, S., Contemporary Street Arts in Europe: Aesthectics and Politics, Palgrave/Macmillan, Basingstoke, 2013
  • "10 ans de création", Revue Stradda, HorsLesMurs, numéro double 38-39, été 2016
     
Anne Gonon
Auteure, journaliste et critique, Anne Gonon a soutenu une thèse sur les spectateurs des arts de la rue en 2007. Auteure de nombreux ouvrages consacrés à la création artistique hors les murs (dont IN VIVO, les figures du spectateur des arts de la rue, Bienvenue chez vous ! Culture O Centre, amé...