Bonheur intérieur brut - "Ticket"

Passant, spectateur, habitants... L'adresse à tous les publics

Arts de la rue
PANORAMA

En choisissant de créer hors les murs, les artistes de rue ont depuis toujours à cœur de s'adresser à tous les publics, selon des modalités en constante évolution.

La relation au public, et au spectateur, est un enjeu majeur de la création artistique en espace public. Elle constitue un champ de renouvellement permanent des formes, les artistes questionnant sans cesse la place du public dans la scénographie mais aussi son statut et la relation instaurée entre le spectateur et l'oeuvre. Désormais, cette préoccupation est étendue au-delà du public à la population et les questions de participation et d'implication sont devenues centrales.

Les passants-spectateurs, la constitution d'un public

Cherchant à décrire le public auquel s'adressent les artistes de rue, Michel Crespin crée au début des années 1980, le concept de « public-population » qui désigne selon lui « le public qui se trouve dans la rue, naturellement, qu'un spectacle s'y produise ou pas ». Il ajoute que sa « qualité première est le libre choix. De passer, d'ignorer, de s'arrêter, de regarder, d'écouter, de participer, hors de toute convention ». Si ce concept, qui a fait école pendant longtemps, est moins une référence désormais, il n'en demeure pas moins intéressant. Il traduit l'idée que les passants seraient des spectateurs en puissance, que l'acte artistique aurait pour ambition de transformer en public. La constitution d'un public est, de facto, un pari de l'acte artistique hors les murs, où les conventions de l'expérience esthétique ne sont pas imposées d'emblée par un cadre défini (comme les murs d'un musée par exemple). Dans les faits, les programmations convoquant le public ont largement contribué d'une part à réduire à peau de chagrin les spectacles en irruption dans la ville (susceptibles de toucher un public de hasard, des passants à transformer en spectateurs), et d'autre part à constituer un véritable public des arts de la rue, en l'occurrence principalement des festivals, mais aussi de saisons, à mesure que celles-ci se sont développées. L'appétence pour les spectacles en espace public, dont attestaient plusieurs études consacrées au public de différentes manifestations au début des années 2000, ne se tarit pas et l'on peut sans risque estimer que les raisons du succès sont les mêmes : diversité esthétique, facilité d'accès et, point crucial, gratuité. Certains ont longtemps déploré que les festivals avaient justement conduit à la constitution d'un public conquis, voire désormais averti, pervertissant l'idéal originel de s'adresser au passant lambda. Pourtant, l'on ne peut que se réjouir que les pratiques artistiques hors les murs touchent des spectateurs – et d'autant plus qu'il s'agit bien souvent d'un public familial.

Bonheur intérieur brut - "Ticket"

La force des arts de la rue ne se résume pas au fait de se constituer un public. C'est bien du côté de la relation même au spectateur que les artistes font preuve d'une ingéniosité permanente. Affranchis de la convention qu'impose la salle (les acteurs sur le plateau, les spectateurs assis), les artistes de rue rivalisent d'inventivité. De la déambulation avec grande machinerie, devenue presque un classique, aux parcours sonores audio-guidés, en passant par un entre-sort pour un spectateur seul dans une caravane ou une fiction à suivre téléphone portable à la main, les configurations ont permis une exploration profonde de l'expérience spectatrice, jusqu'à des cas quasi limites, qui jouent volontairement sur l'inconfort, voire le malaise, pour interpeller. C'est le cas du spectacle documentaire Ticket, du collectif Bonheur Intérieur Brut, qui plongeait les spectateurs dans la peau d'un migrant, enfermés dans un conteneur. 

L'action culturelle contextuelle

La relation au public ne se limitant pas aux spectateurs d'un festival ou d'une saison, de nombreux lieux de soutien à la création ont placé au cœur de leur projet un volet d'action culturelle. Pour les équipes qui font vivre ces lieux, l'enjeu est de s'adresser aux habitants de leurs territoires, y compris en dehors des temps forts de programmation événementielle. Toujours soucieux de répondre au contexte et aux spécificités du territoire investis, les arts de la rue ont été amenés à développer une action culturelle que l'on qualifie volontiers de « contextuelle », en écho à la création contextuelle, conçue pour son lieu d'implantation. Ce travail, qui relève de la médiation culturelle dans la mesure où son objectif est bien de favoriser la mise en relation entre des artistes et des habitants, exige une inscription dans la durée et donc une connaissance fine du territoire. Cette action culturelle contextuelle ne se décrète pas : elle exige d'être co-construite avec les partenaires du territoire, qu'il s'agisse d'associations de quartiers, de centres sociaux, d'écoles, etc. Là où, dans le milieu du spectacle vivant, de nombreux projets d'action culturelle sont créés en réponse ou en adéquation avec des dispositifs existants (culture et santé, culture et prison, etc.), le secteur des arts de la rue a souvent été amené à mettre en œuvre des projets hors cadres, ou à se saisir des cadres en les détournant ou déformant un point – preuve supplémentaire, s'il en est besoin, de la récurrence de la figure du détournement dans le milieu ! 

Compagnie KMK - "AILLEURS À... Nangis"

Cette dynamique d'action culturelle contextuelle est portée par les structures, toujours avec les artistes qui restent indispensables. En la matière, deux configurations sont possibles : soit le projet prend pour point de départ une démarche de création autour de laquelle est construite une action culturelle spécifique au territoire ; soit l'opérateur passe une commande à un artiste pour répondre à une problématique particulière. Cette manière de faire rapproche l'opérateur d'un commanditaire, rappelant une logique très commune dans le monde anglo-saxon du « creative producer »

L'implication des habitants

Le souhait de faire participer le spectateur dans le temps du spectacle et l'aspiration à développer une action culturelle au plus près de la réalité du terrain s'allient dans un mouvement de fond devenu incontournable : l'implication des habitants. Elle est devenue un enjeu majeur inscrit au cœur des politiques publiques, dans la droite ligne des droits culturels tels que défendus dans la Déclaration de Fribourg datant de 2007, qui promeut la reconnaissance de la culture comme un droit fondamental, visant à garantir la liberté de vivre et d'être reconnu en dignité dans son identité culturelle propre. La question de la participation citoyenne est par ailleurs un enjeu d'ordre politique qui dépasse largement le champ culturel.

Joanne Leighton - "Les Veilleurs de Rennes" © KuB 


Dans le secteur des arts de la rue, cette implication des habitants est ancienne et prend plusieurs formes. Il peut s'agir d'une implication d'ordre culturel comme la participation à l'organisation d'un événement. L'implication se situe aussi bien souvent sur le terrain artistique et, depuis plus d'une quinzaine d'années désormais, on a vu se multiplier les projets dits « participatifs ». Les formes de participation proposées aux personnes impliquées sont elles-mêmes multiples : témoigner, être pris en photo ou être filmé, se mettre en jeu, fabriquer, etc. La participation connaît autant de bienfaits que d'écueils et les artistes comme les personnes en charge de la médiation dans les structures culturelles ont à cœur d'offrir à chacun la possibilité d'une expression dans se sentir instrumentalisé ou réduit au statut de strict figurant. Pour les artistes, l'enjeu est également de parvenir à maintenir une exigence artistique jusqu'au bout du processus. Dans de nombreux cas, la participation d'habitants s'inscrit dans un projet contextuel : bien souvent, c'est là que la justesse du propos est la plus vive, attestant de la prise en compte d'une réalité de terrain transfigurée par l'artiste. 

Ressources complémentaires

Bibliographie
  • Collectif, La relation au public dans les arts de la rue, Éditions l'Entretemps, Montpellier, 2006
  • Gonon Anne, IN VIVO, Les figures du spectateur des arts de la rue, Éditions l'Entretemps, Montpellier, 2011
Anne Gonon
Auteure, journaliste et critique, Anne Gonon a soutenu une thèse sur les spectateurs des arts de la rue en 2007. Auteure de nombreux ouvrages consacrés à la création artistique hors les murs (dont IN VIVO, les figures du spectateur des arts de la rue, Bienvenue chez vous ! Culture O Centre, amé...