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la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques

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Date de publication25 septembre 2019
© François Van Heems

Les femmes sont-elles des clowns comme les autres ?

Cirque
FOCUS

Dans le savoir populaire, dans l’imaginaire collectif ainsi que dans les représentations sociales et artistiques, le clown est un homme. Il convient alors de se demander à partir de quoi cette représentation prend son essence mais aussi comment elle se traduit concrètement et artistiquement pour les clowns d’aujourd’hui. Comment les femmes ont-elles investi l’art clownesque ? Autrement dit : les femmes sont-elles des clowns comme les autres ?

Si le clown a longtemps été l’emblème du cirque, et que ce dernier était un homme, quel est le parcours de la femme au cirque ? Existait-il des femmes clowns ? Comment faisaient-elles ?

Certainement que la réponse à cette question fait écho à la place de la femme dans l’art et plus largement dans la société. Il convient de considérer alors également le rapport social entretenu par les hommes et les femmes avec le rire. S’il existe une manière genrée de rire, et qu’il possède une traduction et un impact social, que signifient ces connotations au regard des pratiques du clown ?

Ces diverses approches amènent à percevoir les difficultés des parcours des femmes clowns. Pourtant si aujourd’hui elles sont nombreuses à pratiquer, peut-on encore constater des inégalités entre les clowns hommes et femmes ?

Au-delà de ces inégalités, les pratiques clownesques possèdent dans leurs manières d’exister et par leurs propositions artistiques la capacité de traiter de questions sensibles et de subvertir les données sociales convenues et trop évidentes.

Génération clown
Auteurs : Thierry Voisin, Naly Gérard, Pascal Jacob, Clothilde Grandguillot
Stradda n°7, janv. 2008

 

La place de la femme au cirque

Historiquement, l’accès des femmes à la création artistique a toujours été limité. Pendant longtemps la femme a été traitée comme une figure privilégiée du sacré notamment en lien avec des postures passives inspirantes : muses, saintes, promises, déesses, madones. Si l’homme est associé à la force, au génie, à l’énergie créative, la femme est perçue comme étant douce et passive. Ce n’est qu’à partir du XVIème siècle en Occident que certaines femmes, souvent filles d’artistes ou dans le besoin financier, embrassent une carrière artistique et qu’à la fin du XIXème siècle que des artistes féminines commencent à être reconnues. Au cours des années 1970, courants intellectuels et recherches universitaires s’interrogent sur les modalités d’accès au talent, sur la construction des réputations ainsi que sur les représentations hommes/femmes. La sociologue Ann Oakley1 opère une distinction entre sexe et genre émettant l’hypothèse que la féminité et la masculinité sont des données socialement élaborées, reproduites et transmises par l’intégration des valeurs et des habitudes inhérentes au processus de socialisation.

Au cirque traditionnel, le clown a été représenté par des hommes (Foottit et Chocolat, Grock), reléguant les femmes à certains rôles définis tels que celui de l’écuyère danseuse qui incarnait la domination du corps de l’animal, la beauté et le prestige. Lorsque les femmes se trouvaient habitées du désir de devenir clown, il leur fallait avoir recourt à des stratagèmes, comme par exemple incarner le personnage du clown blanc comme ce fut le cas pour Lulu Crastor en Angleterre, Lonny Olchansky en Allemagne et Miss Loulou en France. Le clown blanc possède en général une image soignée avec un luxueux costume blanc représentant la raison et la sagesse. Il opère un contraste, propre au rôle de faire-valoir, avec le personnage de l’auguste, décousu, marginal et maladroit, qui devient alors par le processus artistique d’inversion des valeurs l’objet des attentions et de l’appréciation générale. De fait, cette posture correspondait aux stéréotypes de la femme, associés à la bienséance et à la morale mais aussi à un rôle mineur de soutien.

Pour toutes ces raisons, l’intégration des femmes dans les mondes de l’art a pendant longtemps été facilitée par la présence d’un vecteur masculin à l’instar de Mme de Cairoli qui est devenue « comédienne » auprès de son mari. De la même manière, il est dit de Mlle Flora Fernando qu’elle « accepta de devenir clownesse », laissant supposer qu’elle se défendait de voir cette position comme une vocation2. Bien que cette situation fût souvent identique pour les hommes, aucune femme n’a eu de véritable renommée ni même une pratique régulière et assumée. Certaines femmes même, pour avoir accès à une pratique artistique reconnue, comme Annie Fratellini, ont dû camoufler leur identité sexuelle. Elle témoigne en effet qu’il lui fallait « faire disparaître la femme dès que [elle] évoquai[t] le clown », confirmant la nécessité de travestir son genre pour exercer l’art du clown3.

  • 1. Ann OAKLEY, Sex, Gender and Society, Temple Smith, London, 1972.
  • 2. Rémy TRISTAN, Les Clowns, Grasset, 2002, 487 p.
  • 3. Annie FRATELLINI, Destin de clown, La Manufacture, Lyon, 1989, 193 p.

La Dame du cirque
Auteur : Pascal Jacob
Arts de la piste n°7, oct. 1997

 

 

 

Le rire : masculin ou féminin ?

Le rire est présent de manière duelle dans les représentations. Il apparaît premièrement comme bénéfique en tant que preuve d’intelligence suprême. Aristote juge que, dans une mesure correcte, le rire est profitable à l’esprit de l’homme, et Hippocrat4 développe une inversion des valeurs en faveur du rire et de la folie. Par ailleurs, le rire peut être perçu comme excluant puis dangereux car reposant sur l’aspect trivial d’un laisser-aller corporel et intellectuel associé au manque de maîtrise du corps que véhicule la notion de sexualité. Les stéréotypes du rire et de la femme mis en association donnent à voir sa bassesse intellectuelle dans le cas où elle rit bêtement, et/ou morale dans le cas où elle se fait malfaisante. En outre, le rire a su cristalliser un certain nombre de pratiques sociales dont beaucoup participent à la création et au maintien de la typification des sexes en genres. Si la femme est passive et l’homme actif, la femme réceptive et l’homme producteur, il en va de même pour leur pratique du rire. Le stéréotype de l’homme veut qu’il produise et influence son propre rire, mais aussi le rire des autres tandis que les femmes ont intégré dans leur socialisation l’habitude de ne pas se considérer comme de bonnes productrices d’humour. Les connotations attribuées à la féminité ne se rapportent pas à un rire spontané mais distingué, ni à sa production, mais à sa consommation. Ce conditionnement du rire, en relation avec les genres et leur distinction, a contribué à détourner la femme du clown. Le système de référence genré force l’écart entre la grossièreté, la dépravation, rattachées à la figure du clown, et la maîtrise, la beauté, la perfection, demandées à la femme.

Selon ces caractéristiques imposées, les femmes sont difficilement assimilables à la figure clownesque qui invite à l’exhibition des faiblesses du corps et de l’esprit, à la transgression des valeurs proposées comme acquises, à une certaine insolence. Dans ce cadre normatif, si la femme se conforme à son rôle, il lui est inutile de faire rire, et si elle s’y risque tout de même, c’est qu’elle n’est pas vraiment femme. De fait, un troisième stéréotype se crée selon lequel la femme drôle est donc nécessairement laide ou lesbienne, quand elle n’est pas masculine. En outre, la figure de la lesbienne propose une remise en question des genres et de leur classification, qui l’amène à pouvoir correspondre avec le clown qui se veut étranger à la stabilisation et à la typification des données sociales. Puisque selon ces représentations il ne sert à rien d’être drôle à moins de n’être pas belle, il peut aussi être gênant de concevoir une femme clown très belle, puisqu’elle représente alors un danger pour l’archétype féminin.

Emission Le Grand Bain du 31 juillet 2013
La face cachée des clowns, avec Arlety et Boudu

  • 4. HIPPOCRATE, Sur le rire et la folie, Rivages, 1989, 103 p.

Qu'est-ce qu'être clown ?
Auteurs : Antoine Billaud et Jean-Michel Guy
Arts de la piste n°19, févr. 2001

État des lieux

Le monde du clown, basé en de nombreux points sur le principe de liberté, est un monde au sein duquel il est difficile de se figurer des inégalités et ce, d’autant plus qu’aujourd’hui il y a une majorité de femmes pratiquant le clown. Par exemple, au Samovar - école pour les clowns, burlesques et excentriques - les classes, à l’image des différents stages et cours observés, comportent une majorité de filles.

L'Insoutenable légèreté du clown, de Véronique Landolfini, 2002

En effet, elles sont de plus en plus nombreuses à s’intéresser à la pratique du clown, à tel point que les hommes deviennent parfois rares, notamment dans les associations de clowns à l’hôpital. Les stéréotypes de la femme prévenante et délicate, dans un rapport maternel et particulier avec l’enfant, contribuent à justifier cette lacune masculine dans la profession. De même, les propriétés valorisées dans les stéréotypes masculins, telles que l’ambition ou la carrière, ne correspondent pas avec cette profession (seule Caroline Simonds, qui a importé des États-Unis le concept de l’association Le Rire médecin connaît une certaine notoriété).

Pourtant, aujourd’hui, bien que les femmes pratiquent davantage, que ce soit en amateurs et dans les cours professionnels, elles sont moins nombreuses sur le marché du travail. Ainsi, les postes importants tels que ceux de directeurs, metteurs en scène, ou encore les grands noms de clowns, correspondent à des hommes. S’il existe aujourd’hui par exemple un lieu de formation dirigé par une femme ; Francine Côté, à Montréal (Québec, Canada), les lieux dédiés en France sont représentés par des hommes même si de nombreuses femmes sont à leur côté. Si aujourd’hui la femme a l’air d’avoir toute sa place au sein du monde des clowns, ne serait-ce qu’en termes quantitatifs, il reste des traces d’inégalités dues à un passé proche. Les avantages de salaire, la priorité du marché et la notoriété sont encore plus faciles d’accès pour les clowns de sexe masculin. Aujourd’hui, les clowns hommes se mobilisent autant que les femmes autour de ces questions. Par exemple, Gilles Defacque, en tant que Directeur du Prato, justifie la naissance de son festival destiné aux femmes : « Elles en rient encore », par son intérêt pour la condition sociale de la femme. Selon lui, s’il convient de développer un festival dédié aux femmes clowns, c’est parce que leur visibilité sociale est moindre. Si le fait de s’interroger sur la place de la femme, plus largement du genre, est quelque peu convenu, cela permet toutefois de comprendre les nombreux changements au sein du monde du clown mais aussi de redonner aux femmes qui marquent l’histoire clownesque, une certaine visibilité.

Loin des genres, proche des hommes

Est-ce parce que le clown est homme qu’il rejoint l’universel, ou est-ce parce qu’il est universel qu’il est homme ? Certainement les deux points se répondent-ils, concourant à la complexité pour la femme d’exercer l’art du clown. Il reste difficile pour les femmes d’aller à l’encontre des attentes du public et plus largement de la société en présentant un clown en opposition avec l’image de la femme. En outre, le stéréotype, véhiculé depuis longtemps sous la forme d’un homme grimé, amène à considérer le clown comme un homme, même quand, à l’évidence, il s’agit d’une femme. Ce n’est donc pas parce que le clown est asexué que les femmes ne sont pas apparues en tant que clowns mais plutôt parce qu’il leur fallait prendre appui sur des modèles comiques masculins. Il n’existe pas de neutralité parfaite incarnée par le genre masculin, mais plutôt une impossibilité sociale à ce que la femme s’impose pour le moment comme modèle. Il lui faut donc prendre un risque pour non seulement se débarrasser des comportements conventionnels mais aussi créer de nouvelles formes d’émancipations. Proserpine, par son agressivité, Jackie Star, par son jusqu’au-boutisme, sont par exemple des clowns qui osent trancher avec une image féminine stéréotypée. Les spectacles des clowns Janie Follet : « Moi, y’a une chose que je comprends pas… c’est la beauté » ; et Jackie Star : « L’Élégance et la beauté », interrogent explicitement les stéréotypes de la femme en les mettant en scène et en les détournant. La nouvelle vague de femmes et de clowns porte avec elle la possibilité d’aller au-delà de tous ces archétypes notamment en les exploitant.

Janie Follet. Moi y'a une chose que j'comprends pas... c'est la beauté, 2006

Les hommes, également victimes des stéréotypes de genre, contribuent à l’émancipation des femmes dans le monde des nouveaux clowns. Le costume étant un parfait outil de détournement des données sociales transmises par les vêtements, les clowns n’hésitent pas à exacerber leur genre ou à le travestir. Par exemple, le clown Daisy Madonna est vêtu d’une manière farfelue qui laisse place à toute ambiguïté, comme le personnage « Régis est une conne ». Bien que les clowns cherchent à faire transparaître une humanité globale dans leur spectacle, le travail qu’ils proposent est élaboré à partir de leur personnalité et de leur personne et, par extension, de leur sexe en tant que caractéristique de la personnalité et non en tant que posture socialement construite. Les différences de sexes apparaissent alors innombrables et ne concordent plus forcément avec le dualisme des genres. Ce processus créateur, basé sur l’identité, valorise les différences et offre une issue à la « guerre de sexes » telle qu’elle se réalise dans le quotidien social. De cette nouvelle catégorisation se crée une forme de hors genre amenant à ne plus considérer le clown comme un clown « homme » mais un clown « humain ».


Régis est une conne. Episode 1, R.E.U.C. Product Studio Lez'Art Création, nov. 2011

Pour aller plus loin

Les femmes

BUTLER, Judith, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, La Découverte, 2005, 277 p.

CACOUAULT-BITAUD, Marlène, RAVET, Hyacinthe (sous la dir.), Les Femmes, les arts et la culture, Armand Colin, Travail, genre et sociétés n°19, 2008, 256 p.

CÉZARD, Delphine, Les "Nouveaux" clowns, Approche sociologique de l’identité, de la profession et de l’art du clown aujourd’hui, L'Harmattan, 2014, 270 p.

JOUBERT, Lucie. L’Humour du sexe, Le rire des filles, Tryptique, Montréal, 2002, 185 p.

THERY, Irène, La Distinction de sexe. Une nouvelle approche de l’égalité, Odile Jacob, 2007, 667 p.

Les clowns et le cirque

GARCIA, Marie-Carmen, Artistes de cirque contemporain, La Dispute, 2011, 167 p.

GOUDARD, Philippe, Anatomie d’un clown, L’Entretemps, Vic-la-Gardiole, 2005, 93 p.

GUY, Jean-Michel, Les Arts du cirque en 2001, AFAA, 2001, 176 p.

JACOB, Pascal, Les Clowns, Magellan et Cie, 2001, 67 p.

MAKARIUS, Laura, Clown rituel et comportements symboliques, Diogène n°69, Gallimard, 1970, pp. 47-74.

ROMAIN, Hippolyte, Histoire des bouffons des augustes et des clowns, Joëlle Losfeld, 1997, 85 p.

SIMON, Alfred, La Planète des clowns, La Manufacture, Lyon 1988, 318 p.

TRISTAN, Rémy, Les Clowns, Grasset, 2002, 487 p.

BONANGE, Jean-Bernard. Le Clown, intervenant social, Le Miroir du clown dans les réunions institutionnelles, Thèse, Université de Toulouse Le Mirail, 1998, 298 p

 

 

Delphine Cézard
Docteure en science des arts (sociologie de l’art), Delphine Cézard a soutenu sa thèse en 2012 à Aix-Marseille Université (France), avec mention « très honorable » à l’unanimité. En 2014, elle publie un ouvrage : "Les « Nouveaux » clowns : approche sociologique de l’identité, de la...